Sebta : l'extrême droite française fait du tourisme politique

Par Youssef Boulayoun • 12 oct. 2026, 12:58 • 9 min de lecture • Monde
Sebta : l'extrême droite française fait du tourisme politique

Marion Maréchal en septembre, Jordan Bardella en octobre : Sebta devient un lieu de démonstration politique pour l'extrême droite française. Entre discours antimigratoires, mise en scène médiatique et souveraineté contestée, retour sur deux déplacements riches en symboles.

Marion Maréchal en septembre, Jordan Bardella en octobre. La ville de Sebta, administrée par l'Espagne mais revendiquée par le Maroc, est devenue une destination prisée de plusieurs figures nationalistes européennes. À défaut de régler la crise migratoire, les déplacements produisent des photographies, des déclarations et un curieux débat sur les frontières.

Après Marion Maréchal, Jordan Bardella : Sebta a trouvé ses visiteurs politiques

Il y a des destinations que l'on choisit pour leurs plages, d'autres pour leur patrimoine. Et puis il y a Sebta, que certaines figures de l'extrême droite française semblent désormais découvrir pour leurs conférences de presse.

Le 24 septembre 2026, Marion Maréchal, petite-fille de Jean-Marie Le Pen et nièce de Marine Le Pen, s'y rendait pour dénoncer ce qu'elle présentait comme une invasion migratoire.

Le 12 octobre, c'était au tour de Jordan Bardella, président du Rassemblement national, d'effectuer le déplacement aux côtés de Santiago Abascal, chef du parti espagnol Vox.

La date n'était pas anodine : le 12 octobre marque la fête nationale espagnole. Les deux responsables ont choisi la ville pour dénoncer la politique migratoire du gouvernement de Pedro Sánchez et défendre un renforcement des frontières européennes.

 

Une nouvelle étape dans la diplomatie du déplacement symbolique : quelques heures sur place, des micros, des caméras, des déclarations sur l'Europe menacée.

Le problème des migrations, lui, n'a pas la même facilité à repartir une fois la conférence terminée.

Une petite leçon de géographie qui manque aux discours

Il y a quelque chose de particulièrement singulier à entendre des responsables nationalistes français défendre les frontières à Sebta.

La ville se trouve sur le continent africain, au nord du Maroc. Elle est sous administration espagnole et sa souveraineté est revendiquée par Rabat.

Pour le Maroc, Sebta constitue un territoire dont la souveraineté reste à régler. Pour l'Espagne, il s'agit d'une ville autonome appartenant pleinement à son territoire national. Madrid refuse de remettre cette souveraineté en discussion.

 
 

Autrement dit, derrière le discours de défense des frontières se trouve une question qui ne se résume pas à la circulation des migrants : celle de l'histoire et du statut politique de Sebta.

Et c'est là que la situation offre un paradoxe intéressant.

Les visiteurs politiques viennent parler d'une frontière européenne. Le Maroc, lui, rappelle par sa revendication que cette frontière est également le produit d'une histoire territoriale contestée.

La géographie est parfois moins docile que les slogans.

Marion Maréchal et sa formule : « Ici, c'est l'Europe »

Lors de son déplacement de septembre, Marion Maréchal a défendu la nécessité de protéger les frontières et d'expulser les migrants en situation irrégulière. Elle a notamment déclaré :

« Ici, c'est l'Europe, c'est chez nous, et vous n'êtes pas les bienvenus. »

La déclaration visait les personnes cherchant à franchir irrégulièrement les frontières européennes.

 

Cette formule résume une conception politique claire : l'appartenance européenne doit, selon elle, se traduire par un contrôle strict des entrées.

Mais elle soulève aussi une interrogation historique.

Que signifie exactement « chez nous » lorsque l'on parle d'une ville située sur la côte africaine, conquise par le Portugal en 1415, passée ensuite sous souveraineté espagnole et toujours revendiquée par le Maroc ?

La réponse espagnole est juridique et historique. La réponse marocaine repose sur une autre lecture de l'histoire, de la géographie et de la continuité territoriale.

On peut défendre le contrôle des frontières sans faire disparaître cette divergence fondamentale.

Une conférence de presse ne tranche pas une controverse de souveraineté vieille de plusieurs siècles.

Et un slogan, même prononcé devant une rangée de caméras, ne remplace pas un traité ni un règlement diplomatique.

Jordan Bardella : de Paris à Sebta, la frontière comme décor politique

Après Marion Maréchal, Jordan Bardella est donc venu ajouter sa présence au débat.

Aux côtés de Santiago Abascal, il a dénoncé la politique migratoire espagnole, accusant le gouvernement de Pedro Sánchez de ne pas assurer suffisamment le contrôle des frontières.

Le déplacement avait une dimension politique évidente : afficher l'alliance entre deux formations nationalistes européennes, le Rassemblement national et Vox, autour de leurs positions communes sur l'immigration.

 

Mais la mise en scène a ses limites.

Bardella est venu défendre une conception de l'Europe dans une ville dont la souveraineté espagnole est contestée par le Maroc. Il s'est ainsi retrouvé au cœur d'une question territoriale bien plus ancienne que les débats actuels sur l'immigration.

La visite ne signifie évidemment pas que le président du RN reconnaisse les revendications marocaines. Mais elle offre l'occasion de rappeler que Sebta ne peut être réduite à un simple poste-frontière sur une carte européenne.

La ville a son histoire, ses habitants, ses relations quotidiennes avec le Maroc et un statut qui continue de faire débat entre Rabat et Madrid.

Le Maroc, partenaire indispensable plutôt que simple voisin à surveiller

La crise migratoire de l'été 2026 a été d'une ampleur exceptionnelle.

Fin juillet, des dizaines de milliers de personnes ont franchi la frontière vers Sebta, provoquant une crise humaine et sécuritaire majeure. Plusieurs dizaines de personnes y ont perdu la vie et de nombreux mineurs se sont retrouvés dans une situation extrêmement précaire.

 

Dans ces circonstances, les autorités espagnoles doivent répondre à des obligations de sécurité, d'accueil et de protection des personnes vulnérables.

Mais une réalité géographique demeure : aucune politique migratoire durable à Sebta ne peut fonctionner indépendamment d'une coopération avec le Maroc.

Le Royaume joue un rôle central dans la gestion des flux et la lutte contre les réseaux de passeurs. Le 9 octobre, Mohammed VI a lui-même souligné les limites du modèle actuel de coopération migratoire avec l'Espagne, tout en réaffirmant le choix marocain de poursuivre ce partenariat.

 

Voilà un élément que les déclarations spectaculaires sur la fermeture des frontières ne devraient pas faire oublier.

Le Maroc n'est pas un simple figurant dans la politique migratoire européenne. Il est un acteur directement concerné par les décisions prises à Sebta, tant sur le plan humain que sécuritaire et diplomatique.

Et lorsqu'il s'agit de défendre les intérêts du Royaume, cette réalité mérite d'être rappelée avec autant de vigueur que les discours européens sur leurs propres frontières.

Sebta, une histoire que l'on ne peut pas effacer

La question de Sebta ne date évidemment ni de Jordan Bardella ni de Marion Maréchal.

La ville fut conquise par les Portugais en 1415 avant de rester sous la Couronne espagnole après la séparation des monarchies ibériques au XVIIe siècle.

Depuis son indépendance, le Maroc revendique Sebta ainsi que Melilla, considérant ces deux villes comme faisant partie de son territoire historique.

L'Espagne, à l'inverse, affirme que sa souveraineté est pleinement établie et que les deux villes constituent des parties intégrantes de l'État espagnol.

Les Nations unies ne classent pas Sebta parmi les territoires non autonomes inscrits sur leur liste de décolonisation. Cela n'efface cependant pas l'existence de la revendication marocaine.

C'est cette complexité qui manque souvent aux discours politiques prononcés à l'occasion des crises migratoires.
 

Pour Rabat, Sebta ne constitue pas seulement une question d'immigration : elle touche à une revendication de souveraineté historique.

Pour Madrid, il s'agit d'un élément de son intégrité territoriale.

Et pour certains visiteurs politiques étrangers, la ville devient surtout un lieu permettant de donner une dimension internationale à leurs positions sur les migrations.

Trois regards, trois enjeux, et une même ville.

Les migrants ne sont pas des accessoires de communication

La dimension la plus préoccupante de ces déplacements reste toutefois humaine.

Derrière les expressions d'invasion ou de submersion, il y a des personnes, parmi lesquelles des mineurs, dont les parcours ne se réduisent pas à des slogans électoraux.

La sécurité des frontières est une question légitime. La lutte contre les réseaux criminels de passeurs l'est également.

Mais la médiatisation de ces questions peut parfois faire passer au second plan les personnes concernées.

Les images d'une frontière saturée font le tour de l'Europe. Les conférences de presse sont diffusées. Les responsables politiques repartent.

Les difficultés des habitants, des autorités locales et des migrants demeurent.

C'est peut-être la distinction la plus frappante entre le temps de la politique médiatique et celui de la gestion réelle d'une crise.

Conclusion : Sebta n'est pas un studio de campagne

Les visites successives de Marion Maréchal et Jordan Bardella montrent combien Sebta est devenue un symbole des débats européens sur l'immigration.

Mais cette ville ne se résume pas à la frontière que les responsables nationalistes viennent photographier.

Elle constitue aussi un sujet historique et territorial sensible entre le Maroc et l'Espagne, deux pays dont la coopération demeure fondamentale.

La revendication marocaine sur Sebta ne disparaît pas parce que des responsables politiques européens choisissent d'y tenir une conférence de presse.

De la même manière, les défis migratoires ne disparaissent pas après quelques déclarations sur la défense des frontières.

Marion Maréchal et Jordan Bardella sont venus à Sebta pour parler de l'Europe. Leur présence rappelle aussi, bien involontairement, que le débat autour de cette ville ne peut être séparé de son environnement marocain et africain.

Une réalité géographique que le tourisme politique ne saurait faire oublier.

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