Alors que le gasoil frôle les 16 dirhams le litre, une question revient avec insistance chez les automobilistes marocains : qui profite réellement de l'argent dépensé à la station-service ? Entre les taxes de l'État, les marges des sociétés pétrolières et les revenus des stations, les données officielles permettent de mieux comprendre la répartition de la facture. Et certains chiffres méritent qu'on s'y attarde.
Ce vendredi 16 octobre 2026, le prix du gasoil connaît une légère baisse de 20 centimes pour s'établir autour de 15,90 dirhams le litre, tandis que l'essence reste proche de 15,60 dirhams. Une diminution presque symbolique pour les automobilistes, après la forte hausse enregistrée au début du mois.
Derrière ces tarifs se cache pourtant une réalité économique rarement expliquée dans le détail. Lorsqu'un Marocain dépense 100 dirhams en carburant, l'intégralité de cette somme ne revient évidemment pas à la compagnie pétrolière. Une partie est prélevée par l'État, une autre sert à acheter le produit sur les marchés internationaux, tandis que les distributeurs et les exploitants des stations-service prélèvent leurs marges.
Mais quelle proportion revient réellement à chacun ?
L'État prélève environ un quart du prix du gasoil et un tiers de celui de l'essence
Contrairement à une idée répandue, l'État marocain continue de percevoir des recettes considérables sur les carburants, même après la suppression des subventions et la libéralisation des prix intervenue en décembre 2015.
Deux principaux prélèvements fiscaux entrent dans la composition des prix : la Taxe intérieure de consommation (TIC), dont le montant est fixe par litre, et la Taxe sur la valeur ajoutée (TVA), appliquée au taux de 10 %.
La TIC représente environ 2,42 dirhams sur chaque litre de gasoil et 3,76 dirhams sur chaque litre d'essence. À cette taxation s'ajoute la TVA, dont le montant augmente lorsque le prix de vente augmente.
Sur la base des prix indicatifs du 16 octobre 2026, un calcul permet d'évaluer la part fiscale du prix payé par le consommateur.
Pour 100 dirhams de gasoil, environ 24,30 dirhams correspondent à la TIC et à la TVA. Pour 100 dirhams d'essence, ce montant atteint approximativement 33,20 dirhams.
Autrement dit, près d'un quart de la facture du diesel et un tiers de celle de l'essence correspondent directement à des recettes fiscales.
Il faut toutefois préciser que ces montants sont calculés à partir des taux fiscaux publiés et des prix moyens indicatifs. Ils ne constituent pas un relevé comptable individuel de chaque station-service.
Cette fiscalité représente une ressource budgétaire importante. En 2024, les taxes sur les carburants ont rapporté à l'État plus de 24 milliards de dirhams, selon les chiffres rapportés par Médias24.
Une manne financière qui soulève une question politique et économique : jusqu'où l'État peut-il maintenir cette pression fiscale lorsque le pouvoir d'achat des ménages est fragilisé ?
Les distributeurs : des marges brutes parfois supérieures à 10 % du prix de vente
Si l'État occupe une place importante dans la répartition du prix du carburant, les sociétés de distribution constituent l'autre maillon déterminant.
Au Maroc, le marché est dominé par plusieurs grands opérateurs, notamment Afriquia, Vivo Energy, TotalEnergies Marketing Maroc, Ola Energy, Petrom et d'autres acteurs du secteur.
Les derniers résultats annuels détaillés du Conseil de la concurrence offrent un éclairage particulièrement intéressant sur leur rémunération.
Au quatrième trimestre 2025, les neuf sociétés suivies par le régulateur ont enregistré une marge commerciale brute moyenne pondérée de 1,23 dirham par litre de gasoil et de 1,85 dirham par litre d'essence.
Rapportées, à titre de comparaison, aux prix de vente constatés en octobre 2026, ces sommes représenteraient respectivement environ 7,7 % du prix du gasoil et 11,9 % de celui de l'essence.
Attention toutefois : il s'agit de marges brutes observées en 2025, et non des marges effectivement pratiquées en octobre 2026. Ces chiffres servent à comprendre l'ordre de grandeur des revenus de distribution, sans permettre d'établir la répartition exacte du prix actuel.
De plus, une marge brute ne signifie pas un bénéfice net. Les compagnies doivent encore financer leurs infrastructures, les opérations de stockage, le transport, les salaires, leurs investissements et diverses charges de fonctionnement.
Les résultats nets publiés pour l'exercice 2025 permettent justement de faire cette distinction.
Le bénéfice réel des sociétés pétrolières : 29 centimes sur le gasoil, 74 centimes sur l'essence
C'est probablement l'un des enseignements les plus importants des données du Conseil de la concurrence.
En 2025, les neuf sociétés suivies ont dégagé une marge nette moyenne de 0,29 dirham par litre de gasoil et de 0,74 dirham par litre d'essence.
Ces montants représentent leur rentabilité après prise en compte des charges retenues dans le calcul de la marge nette, et non la totalité des sommes encaissées lors de la vente.
La différence entre les deux carburants est frappante : le bénéfice net moyen par litre d'essence a été plus de deux fois supérieur à celui enregistré sur le gasoil.
Cette situation reflète notamment les différences de volumes commercialisés, de coûts et de stratégies commerciales selon les produits.
Selon les mêmes données, le taux de marge nette du segment carburants des entreprises étudiées s'est établi à environ 3 % en 2025, contre 2,9 % en 2024.
Ces chiffres invitent à dépasser les accusations générales selon lesquelles les sociétés pétrolières conserveraient systématiquement plusieurs dirhams de bénéfice net sur chaque litre. En revanche, ils ne mettent pas fin au débat sur la concurrence, les mécanismes de fixation des prix ou le niveau des marges.
Car sur un marché où plusieurs milliards de litres sont vendus chaque année, même quelques centimes supplémentaires par litre peuvent représenter des sommes considérables à l'échelle nationale.
Et les stations-service, combien gagnent-elles ?
Le prix payé par l'automobiliste rémunère également la dernière étape de la chaîne : la station-service.
Mais il existe une distinction importante entre la société pétrolière, propriétaire ou fournisseur de la marque, et l'exploitant indépendant ou gérant de la station.
Leur relation dépend du contrat commercial et du mode d'exploitation. Certaines stations disposent de marges ou de commissions encadrées contractuellement, tandis que d'autres supportent directement une partie des charges d'exploitation.
Le revenu conservé par une station doit notamment couvrir les salaires des pompistes, l'électricité, l'entretien des installations, les frais de fonctionnement, les loyers éventuels et les pertes techniques.
Il serait donc trompeur de présenter une commission commerciale comme un bénéfice intégralement empoché par le propriétaire de la station.
Surtout, les données publiques disponibles ne permettent pas d'établir une marge nette unique applicable à l'ensemble des stations-service marocaines.
Cette absence d'indicateur national détaillé constitue elle-même une limite à la transparence : le consommateur peut connaître le prix affiché sur le panneau de la station, mais il lui est beaucoup plus difficile de savoir comment la rémunération se répartit précisément entre le grossiste et le détaillant.
Pourquoi les prix ne baissent-ils pas toujours aussi vite que les cours internationaux ?
C'est l'une des principales critiques adressées au secteur depuis la libéralisation.
Lorsqu'une hausse importante intervient sur les marchés internationaux, les automobilistes constatent généralement une augmentation des tarifs à la pompe. En revanche, lorsque les cotations diminuent, les baisses peuvent sembler plus lentes ou moins importantes.
Cette perception ne signifie pas que les distributeurs augmentent systématiquement leurs marges à chaque baisse internationale.
Le Maroc importe principalement des produits pétroliers raffinés. Le prix final dépend donc non seulement du pétrole brut, mais aussi du prix international du gasoil et de l'essence, des taux de change, des coûts de transport maritime, des stocks et des conditions d'approvisionnement.
Le Conseil de la concurrence a d'ailleurs observé qu'entre le 1er mars et le 16 mai 2026, les augmentations cumulées des prix à la pompe avaient été globalement proches de celles des cotations internationales.
Pour le gasoil, la hausse internationale représentait 4,24 dirhams par litre, contre 4,18 dirhams à la pompe. Pour l'essence, elle atteignait 2,81 dirhams sur les marchés internationaux, contre 2,43 dirhams pour les automobilistes.
Ces résultats montrent que les hausses internationales ne sont pas toujours répercutées intégralement.
Mais ils ne suffisent pas à conclure que le fonctionnement du marché est optimal sur toutes les périodes. Une évaluation complète exige de comparer les prix d'achat, les stocks, les marges et les prix de vente sur une durée suffisamment longue.
Le précédent des 1,84 milliard de dirhams qui continue de peser sur le secteur
Le débat sur les carburants au Maroc ne peut être séparé du dossier historique de la concurrence.
En novembre 2023, neuf sociétés pétrolières et leur organisation professionnelle ont conclu des accords transactionnels avec le Conseil de la concurrence, mettant fin à des procédures portant sur des pratiques anticoncurrentielles présumées.
Le montant global de ces accords a atteint 1,84 milliard de dirhams.
Au-delà du règlement financier, les sociétés concernées se sont engagées à respecter plusieurs obligations destinées à améliorer le fonctionnement concurrentiel du marché.
Cette affaire constitue un précédent majeur. Elle explique en partie la méfiance persistante d'une partie des consommateurs à l'égard de la formation des prix des carburants.
Le Conseil de la concurrence poursuit depuis lors un suivi des entreprises concernées et publie périodiquement des indicateurs relatifs à leurs prix, leurs marges et leurs résultats financiers.
En mars 2026, face aux tensions sur les marchés énergétiques internationaux, l'institution a même annoncé un renforcement temporaire de sa surveillance, en passant à un suivi mensuel.
Une décision qui rappelle que la libéralisation des prix n'exclut nullement le contrôle du respect des règles de concurrence.
La baisse des taxes serait-elle la solution ?
Face au renchérissement des carburants, l'idée d'une réduction temporaire de la fiscalité revient régulièrement dans le débat public.
Le calcul est relativement simple : une réduction de la TIC pourrait diminuer directement le coût du litre, à condition que cette baisse soit intégralement répercutée au consommateur.
Mais une telle décision aurait aussi un coût budgétaire important pour l'État.
Les recettes fiscales sur les carburants contribuent au financement général des dépenses publiques. Leur réduction devrait donc être compensée par d'autres recettes, une diminution de certaines dépenses ou une augmentation du déficit.
La question n'est pas uniquement de savoir si l'État peut diminuer les taxes, mais aussi comment répartir équitablement l'effort entre les finances publiques, les entreprises et les ménages.
Une baisse temporaire ciblée, un mécanisme d'aide aux transporteurs ou un soutien aux catégories les plus vulnérables pourraient constituer des pistes de discussion. Chacune présente toutefois ses limites, notamment en matière de coût, de ciblage et de transmission de l'aide aux consommateurs.
Le vrai problème : qui contrôle la formation du prix final ?
L'enquête permet de dégager plusieurs constats.
L'État prélève une part significative du prix payé à la pompe. Les sociétés de distribution perçoivent des marges commerciales importantes en valeur absolue, mais dont seule une fraction constitue leur bénéfice net. Les stations-service, quant à elles, doivent financer leurs propres charges sur leur rémunération commerciale.
Le reste du prix correspond essentiellement au coût d'approvisionnement et aux différentes charges associées à la mise sur le marché du carburant.
Mais une question essentielle demeure : le consommateur marocain dispose-t-il d'informations suffisamment précises pour vérifier que les prix pratiqués reflètent effectivement les coûts ?
La publication régulière des marges par le Conseil de la concurrence représente un progrès. Elle ne remplace toutefois pas une information claire, accessible et actualisée permettant de comprendre les écarts entre les cotations internationales et les prix réellement payés au Maroc.
À 15,90 dirhams le litre de gasoil, les Marocains ne demandent pas seulement une baisse des prix. Ils sont aussi en droit de savoir précisément ce qu'ils paient, à qui va leur argent et si la concurrence fonctionne réellement à leur avantage.
Car dans un marché libéralisé, la liberté des prix ne devrait jamais signifier l'opacité de leur formation.