Officiellement, il s'agit d'une visite militaire entre deux partenaires. Mais dans une Libye toujours divisée et un Maghreb traversé par les rivalités d'influence, le déplacement de Khaled Haftar au Maroc soulève des questions qui dépassent largement le protocole. Que cherche le camp Haftar à Rabat ? Quel intérêt le Royaume trouve-t-il dans ce rapprochement ? Et pourquoi l'Algérie pourrait-elle suivre attentivement cette évolution ?
Une arrivée discrète, mais un signal diplomatique important
Dimanche 11 octobre 2026, Khaled Haftar, chef d'état-major des forces armées de l'Est libyen, est arrivé à Rabat pour une visite officielle de plusieurs jours.
À son arrivée, il a été accueilli par le général Mourad El Mounir, inspecteur général adjoint des Forces armées royales, ainsi que par plusieurs responsables militaires marocains.
Selon les informations diffusées par le commandement militaire de Benghazi, la visite doit se poursuivre jusqu'au 15 octobre. Aucun programme détaillé des entretiens ni accord précis n'avait été annoncé publiquement lors des premières communications.
Le choix de l'interlocuteur mérite l'attention.
Khaled Haftar n'est pas un simple émissaire diplomatique. Il occupe un poste de premier plan dans l'appareil militaire de l'Est libyen, dirigé par son père, le maréchal Khalifa Haftar.
Sa présence au Maroc offre donc un canal de dialogue direct avec une composante militaire majeure du paysage libyen.
À première vue, le déplacement peut relever des relations militaires bilatérales. Mais son contexte en fait un événement politique susceptible d'avoir une portée régionale.
Première clé : pourquoi le camp Haftar cherche-t-il à renforcer ses contacts avec Rabat ?
Depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye traverse une période de fragmentation institutionnelle et sécuritaire.
Les rivalités entre autorités installées à Tripoli et commandement politico-militaire de l'Est ont empêché l'émergence d'un État pleinement unifié.
Dans ce paysage, les forces dirigées par Khalifa Haftar constituent un acteur incontournable des rapports de force, particulièrement dans l'Est et le Sud du pays.
Mais la puissance militaire ne suffit pas à garantir une reconnaissance politique internationale.
Entretenir des relations avec des États influents, multiplier les interlocuteurs et développer des coopérations institutionnelles peuvent également servir à consolider la position du commandement de Benghazi.
C'est l'une des lectures possibles de la visite de Khaled Haftar au Maroc.
Rabat présente en effet un intérêt diplomatique particulier : le Royaume entretient depuis longtemps des relations avec plusieurs sensibilités libyennes et a déjà accueilli des négociations destinées à rapprocher leurs positions.
Pour le camp Haftar, disposer d'un interlocuteur marocain pourrait élargir ses possibilités diplomatiques au-delà de ses partenaires habituels.
Cette interprétation reste toutefois une hypothèse : aucune déclaration publique ne confirme qu'une recherche de reconnaissance ou d'appui politique constitue l'objet du déplacement.
Deuxième clé : le Maroc veut-il retrouver un rôle central dans le dossier libyen ?
Pour comprendre l'importance du déplacement, il faut revenir à décembre 2015.
À cette époque, le Maroc avait accueilli à Skhirat les négociations ayant débouché sur un accord politique majeur entre différentes factions libyennes.
Signé le 17 décembre 2015 sous l'égide des Nations unies, cet accord cherchait à mettre fin à la division institutionnelle du pays et à favoriser la formation d'un gouvernement d'union nationale.
Le Conseil de sécurité des Nations unies avait officiellement salué la contribution du Maroc dans sa résolution 2259.
Plus de dix ans après, la Libye demeure pourtant divisée.
Le processus politique conduit par les Nations unies a continué à rechercher des solutions, notamment à travers un dialogue structuré dont les recommandations ont été présentées en juin 2026. Celles-ci concernent les élections nationales, l'unification des institutions et les causes profondes des conflits.
Dans ce contexte, accueillir Khaled Haftar pourrait permettre à Rabat de maintenir le dialogue avec un acteur militaire indispensable à toute solution durable.
L'intérêt marocain serait alors double : conserver son rôle diplomatique dans le règlement de la crise et mieux comprendre les intentions d'une partie importante du commandement libyen.
Il ne s'agirait pas nécessairement de choisir le camp de Haftar contre celui de Tripoli.
Au contraire, le Royaume pourrait chercher à préserver des canaux de communication avec différentes composantes libyennes, conformément à l'approche de dialogue qu'il a historiquement défendue.
La capacité de parler à plusieurs parties opposées peut constituer un avantage diplomatique. Encore faut-il que cette ouverture contribue réellement à rapprocher les Libyens.
Troisième clé : pourquoi l'Algérie pourrait observer cette visite avec attention
C'est probablement l'une des dimensions régionales les plus intéressantes de cette visite.
Le Maroc et l'Algérie entretiennent des relations profondément dégradées, marquées par la rupture diplomatique de 2021, leurs divergences sur le Sahara occidental et leurs conceptions respectives de la sécurité régionale.
La Libye occupe une place importante dans cet environnement.
Contrairement au Maroc, l'Algérie partage avec elle une longue frontière terrestre, ce qui fait de la stabilité libyenne un enjeu direct pour sa sécurité nationale.
Alger entretient également ses propres relations avec des responsables libyens et soutient officiellement une solution politique à la crise.
L'arrivée à Rabat d'un haut responsable militaire du camp Haftar pourrait donc intéresser les décideurs algériens.
En renforçant ses contacts avec l'Est libyen, le Maroc peut potentiellement accroître sa présence diplomatique sur un dossier situé au cœur des préoccupations sécuritaires algériennes.
Cette interprétation rejoint un contexte régional plus large.
Une analyse publiée le 6 octobre 2026 par le Financial Times décrit une Algérie cherchant à consolider son influence au Sahel, notamment face aux transformations sécuritaires et aux initiatives de ses rivaux régionaux. Le Maroc figure parmi les acteurs dont l'influence préoccupe Alger.
Mais il serait prématuré de considérer la visite de Khaled Haftar comme une opération dirigée contre l'Algérie.
Aucun élément public vérifié ne permet d'affirmer que Rabat et Benghazi prépareraient un accord hostile à Alger.
La portée géopolitique potentielle d'une rencontre ne doit pas être confondue avec les intentions réelles de ses participants.
Quatrième clé : une coopération militaire qui pourrait aller au-delà du protocole
Le caractère militaire du déplacement est un autre élément essentiel.
Khaled Haftar a été accueilli par la hiérarchie des Forces armées royales, et non uniquement par des responsables diplomatiques civils.
Selon plusieurs médias, les échanges pourraient porter sur la coordination, le partage d'expertise et le développement de la coopération militaire et sécuritaire.
Ces pistes sont cohérentes avec la nature de la visite, même si les modalités précises d'une éventuelle coopération restent inconnues.
Plusieurs domaines pourraient théoriquement présenter un intérêt commun : formation militaire, renseignement sécuritaire, lutte contre les réseaux transfrontaliers ou gestion des menaces régionales.
Le dossier des trafics est particulièrement concret.
Le 10 octobre, Reuters rapportait que des forces relevant du commandement de l'Est libyen avaient saisi plus de 1,3 million de comprimés de stupéfiants dans la région de Koufra après un affrontement avec des trafiquants.
Cet épisode illustre les défis sécuritaires auxquels sont confrontées les forces opérant dans l'Est et le Sud libyens.
Il ne prouve toutefois aucun lien avec le déplacement de Khaled Haftar à Rabat.
En outre, le dossier libyen reste soumis à un cadre international complexe, notamment à des restrictions sur les transferts d'armement. Toute coopération militaire éventuelle devrait respecter les obligations applicables.
Pour l'heure, aucun accord d'armement, programme de formation ou transfert d'équipements n'a été publiquement confirmé dans le cadre de cette visite.
Cinquième clé : la famille Haftar prépare-t-elle la prochaine étape de son influence ?
La visite prend une dimension supplémentaire lorsqu'on examine l'évolution du pouvoir au sein du commandement militaire de l'Est libyen.
Khalifa Haftar s'appuie sur plusieurs de ses fils dans l'appareil sécuritaire et militaire.
Khaled Haftar occupe une fonction de premier plan dans l'état-major, tandis que son frère Saddam Haftar exerce également des responsabilités importantes.
Un article d'Africa Intelligence publié le 12 octobre 2026 décrit notamment le renforcement de l'influence de Saddam Haftar sur les équilibres politiques de l'Est libyen.
Cette évolution ouvre une question : les déplacements internationaux des fils Haftar servent-ils également à consolider leur stature politique et militaire ?
Dans cette hypothèse, la visite de Khaled Haftar au Maroc participerait à une stratégie plus vaste de développement de relations internationales pour la nouvelle génération du commandement de Benghazi.
Mais il faut rester prudent : l'existence de ces relations et responsabilités ne suffit pas à établir un projet de succession dynastique déterminé.
Pour Rabat, la question fondamentale serait surtout de savoir si les interlocuteurs actuels peuvent contribuer à une stabilisation durable de la Libye.
Ce que cette visite ne permet pas encore d'affirmer
Le déplacement suscite plusieurs interprétations, mais les informations disponibles imposent certaines limites.
À la date du 12 octobre 2026, les sources consultées ne confirment ni un pacte militaire entre Rabat et Benghazi, ni une alliance contre l'Algérie, ni un changement officiel de la politique marocaine sur la crise libyenne.
Elles n'établissent pas davantage qu'une rencontre avec le roi Mohammed VI soit prévue.
Le caractère officiel de la visite, son niveau militaire et sa durée constituent des faits. Les objectifs politiques précis demeurent, eux, à documenter.
Conclusion : au-delà de Haftar, une démonstration de diplomatie régionale
La visite de Khaled Haftar intervient à un moment où les équilibres nord-africains restent fragiles.
La Libye cherche toujours une solution à ses divisions, l'Algérie tente de conforter sa position sécuritaire régionale et le Maroc poursuit ses relations avec différents acteurs du continent.
Dans ce contexte, la présence à Rabat du chef d'état-major des forces de l'Est libyen dépasse potentiellement la simple courtoisie militaire.
Elle montre qu'un canal de dialogue direct existe entre le Royaume et le commandement de Benghazi.
Pour le Maroc, la possibilité de jouer un rôle constructif auprès de différents interlocuteurs libyens peut renforcer sa présence diplomatique.
Pour le camp Haftar, ces contacts offrent l'occasion de développer ses relations régionales.
Quant à l'Algérie, elle pourrait naturellement suivre de près cette évolution, compte tenu de ses intérêts sécuritaires en Libye et de sa rivalité avec Rabat.
La véritable question n'est donc pas uniquement de savoir pourquoi Khaled Haftar est venu au Maroc, mais ce que Rabat et Benghazi décideront éventuellement de construire à partir de cette rencontre.
C'est sur les discussions annoncées, les éventuels accords et leurs conséquences pour le processus de paix libyen que cette visite devra être jugée.
Car, dans une région déjà traversée par de nombreuses tensions, l'enjeu le plus important reste la capacité des acteurs concernés à transformer leurs contacts en stabilité plutôt qu'en nouvelles rivalités.