Depuis plus de soixante ans, l’Algérie vit au rythme d’une mémoire imposée : celle des « chouhadas », ces martyrs supposés de la guerre d’indépendance. Leur nombre officiel – un million et demi – est brandi comme un symbole identitaire, un rempart moral, et surtout une arme politique. Mais derrière cette dévotion se cache un mensonge fondateur, érigé en mythe national.
Les historiens, y compris algériens, peinent à confirmer ce chiffre. Les estimations réelles tournent autour de 250 000 à 300 000 morts, militaires et civils confondus. Le chiffre officiel, martelé depuis 1962, n’a jamais été vérifié ni documenté. Il n’est pas né d’une étude démographique, mais d’une nécessité politique : offrir au nouveau pouvoir une légitimité forgée dans le sang.
L’État algérien post-indépendance, dominé par le FLN, a fait des chouhadas le socle de sa narration. Cette mythologie sert à maintenir la cohésion interne d’un pays divisé par les clans militaires et les échecs économiques. À chaque crise, le pouvoir exhume les héros de la guerre, érige de nouveaux mausolées, et rappelle aux Algériens leur « dette éternelle ».
Pourtant, derrière cette glorification, se cache une profonde hypocrisie. De nombreux véritables moudjahidines ont été marginalisés, emprisonnés ou réduits au silence dès l’indépendance. L’élite issue du maquis a été balayée par l’armée des frontières, revenue de Tunisie et du Maroc, qui a confisqué la victoire. Le pouvoir militaire a alors pris possession de la mémoire comme il avait pris possession du pays.
Ce mythe n’est pas seulement une falsification historique, c’est une arme idéologique. Il justifie l’autoritarisme du régime, impose la peur du passé colonial, et détourne le regard des échecs du présent. Le culte des chouhadas devient un bouclier contre toute critique, une religion d’État où le doute équivaut à la trahison.
Aujourd’hui, une partie de la jeunesse algérienne ose questionner ce récit figé. Les réseaux sociaux, les archives ouvertes en France, et les travaux d’historiens indépendants fissurent peu à peu la façade. Ce qui était un dogme devient un débat : combien de temps un pays peut-il vivre enfermé dans une mémoire instrumentalisée ?
L’Algérie mérite de connaître son histoire réelle, débarrassée du poids des slogans. Car tant qu’elle restera prisonnière du mythe des chouhadas, elle continuera d’être gouvernée non par la vérité, mais par la peur.