Les chiffres tombent comme un verdict. Entre le 1er décembre 2024 et le 1er décembre 2025, soixante-sept journalistes ont été tués dans le monde en raison de leur métier. À eux seuls, ces chiffres suffiraient à parler d’“année noire” pour la presse. Mais le nouveau bilan de Reporters sans frontières raconte autre chose qu’un simple total macabre : il dessine une carte très précise des endroits où informer est devenu un métier mortel.
Au cœur de ce bilan, une réalité domine : la bande de Gaza est devenue l’épicentre mondial de la violence contre les journalistes. Près de la moitié des reporters tués au cours des douze derniers mois l’ont été dans cette enclave, sous les bombardements et les opérations de l’armée israélienne. La plupart étaient des journalistes locaux, palestiniens, qui couvraient la guerre pour des médias de la région ou des agences internationales. Le bilan confirme que le prix le plus lourd est payé par celles et ceux qui documentent leur propre tragédie, dans leur propre pays, souvent sans protection ni statut international.
L’autre constante de ce rapport est la banalisation de la mort au travail dans plusieurs zones de conflit prolongées. En Ukraine, des journalistes continuent d’être tués sur les lignes de front ou à proximité, en couvrant des bombardements, des contre-offensives ou les conséquences de la guerre sur les civils. En Birmanie, certains sont morts après des arrestations, des tortures ou des détentions arbitraires, dans un contexte où le simple fait de publier une information indépendante est assimilé à un acte hostile. Au Soudan, en Afrique, au Moyen-Orient, d’autres reporters disparaissent dans le brouillard de conflits oubliés, loin des gros titres.
Le bilan pointe aussi une autre géographie, moins spectaculaire que les guerres mais tout aussi meurtrière : celle du crime organisé. Au Mexique, des journalistes tombent pour avoir enquêté sur les cartels, la collusion politico-criminelle ou la corruption locale. Ils sont abattus devant chez eux, sur la route du travail, parfois après avoir reçu des menaces explicites. Dans ces pays, il ne faut ni front, ni bombardement, ni état de siège pour faire taire une voix : quelques balles et une enquête qui n’aboutit jamais suffisent. L’impunité devient la règle, et chaque crime non jugé en prépare un autre.
Au-delà des morts, le rapport 2025 insiste sur un autre chiffre, tout aussi inquiétant : plus de 500 journalistes sont actuellement détenus dans le monde, souvent dans des conditions indignes. Ils sont emprisonnés pour des articles, des posts sur les réseaux sociaux, des enquêtes sur la corruption, des vidéos de manifestations. Dans certains pays, la prison est devenue l’outil central de régulation du débat public. La Chine, la Birmanie, Israël ou le Bélarus s’imposent comme des prisons à ciel fermé pour les journalistes, concentrant à eux seuls une part importante des détenus. La détention de longue durée, les procès politiques et les accusations de “terrorisme” ou de “fausses informations” remplacent parfois les balles, mais poursuivent le même objectif : dissuader, épuiser, réduire au silence.
Un autre enseignement du bilan est la nationalité des victimes. Parmi les 67 journalistes tués, seuls deux étaient étrangers intervenant hors de leur pays. Tous les autres étaient des reporters nationaux, travaillant chez eux, au plus près des événements. Cette réalité casse une idée encore tenace selon laquelle les journalistes tués seraient principalement des envoyés spéciaux occidentaux pris sous le feu ennemi. En 2025, ceux qui meurent sont, pour l’écrasante majorité, des voix locales, souvent précaires, rarement protégées, qui documentent leurs propres sociétés.
Le rapport montre aussi que la frontière entre le front militaire et l’espace civil se brouille. Des journalistes sont ciblés alors qu’ils couvrent des hôpitaux, des marchés, des manifestations ou des camps de déplacés. Le simple fait de porter une caméra, un gilet “Press” ou un téléphone suffit à les transformer en cibles. L’organisation explique que la haine des journalistes – alimentée par des discours politiques agressifs, des campagnes de diffamation et la criminalisation du travail d’enquête – crée un climat où leur élimination devient, pour certains acteurs, un outil de gestion de crise parmi d’autres.
La comparaison avec l’année précédente est glaçante. En 2024, RSF avait recensé 54 journalistes tués, un chiffre déjà jugé “exorbitant”. Le passage à 67 morts en 2025 marque une nouvelle hausse, après l’espoir fugace d’une baisse relative au milieu des années 2010. La tendance est claire : la guerre à Gaza, l’enlisement de conflits comme l’Ukraine ou la Birmanie et l’impunité des cartels au Mexique font remonter la courbe, alors même que de nombreux États affirment, dans les grandes enceintes internationales, défendre la liberté de la presse.
Pour l’Europe et le reste du monde, ce bilan pose une question dérangeante : que valent les grandes déclarations sur la protection des journalistes lorsqu’elles ne s’accompagnent ni de mécanismes contraignants, ni de sanctions contre les États, armées ou groupes criminels qui ciblent sciemment la presse ? Les plaintes déposées devant des juridictions internationales avancent lentement, quand elles ne se heurtent pas à des blocages politiques. Les mécanismes d’alerte, les formations à la sécurité ou les aides à l’exil restent indispensables, mais ne modifient pas, à eux seuls, le rapport de force sur le terrain.
Pour RSF, l’enjeu désormais n’est plus seulement de compter les morts, mais de briser le cycle qui rend ces morts possibles. Cela suppose de traiter les responsables de crimes contre les journalistes comme des criminels de guerre potentiels, de conditionner certaines coopérations à des garanties de protection concrètes, et de soutenir beaucoup plus directement les médias locaux pris sous le feu. L’ONG rappelle une évidence trop souvent oubliée : sans journalistes en vie, il n’y a pas de droit à l’information, et sans droit à l’information, toutes les autres libertés deviennent une façade.
L’année 2025 confirme ainsi une intuition douloureuse : les journalistes ne meurent pas, ils sont tués. Les 67 noms recensés dans ce bilan ne sont pas une statistique de plus, mais le symptôme d’un monde où informer reste, dans trop de pays, une activité à haut risque. Derrière chaque nom, il y a un journal, une radio, un site d’information qui perd une voix, un pays qui perd une part de sa mémoire, et un public qui perd un morceau de sa capacité à comprendre le réel.