Sahara oriental : histoire d’un espace charnière et de ses attaches marocaines

Par Youssef Boulayoun • 26 oct. 2025, 09:21 • 8 min de lecture • Maroc
Sahara oriental : histoire d’un espace charnière et de ses attaches marocaines

Des oasis du Touat au Gourara et au Tidikelt, en passant par la vallée de la Saoura et les routes du sel, le « Sahara oriental » fut longtemps un espace de liaisons plus que de frontières. Pouvoirs sultaniens, tribus sahariennes, zaouïas et caravanes y ont tissé, pendant des siècles, des liens administratifs, religieux et économiques avec le Maroc. À l’époque coloniale, la projection française depuis l’Algérie a redessiné les lignes, puis les indépendances ont figé des démarcations qui restent,

1) Un Sahara d’axes et de allégeances

 

Avant que les frontières modernes ne s’imposent, le Sahara oriental formait un réseau d’oasis et de haltes caravanières : Figuig, Beni Ounif, Béni Abbès, Igli, Kerzaz, Reggane, Timimoun, In Salah, Aougrout… Les routes du sel, des dattes, des peaux et du cuivre reliaient le Tafilalet et le Dra à ces palmeraies, puis vers Tombouctou et le Niger.

Dans cet univers de distances, l’autorité s’exerçait par allégeance (bay‘a) au sultan chérifien, relais de caïds et moqaddem nommés, perception de taxes et arbitrage des conflits. Les zaouïas (confréries) — Nasiriya, Tijaniyya, Qadiriyya — irriguaient l’espace, enserrant spiritualité et politique. L’empreinte chérifienne s’appuyait sur des tribus sahariennes (Tekna, Reguibat, Aït Atta, etc.) et sur la capacité du Makhzen à sécuriser les grands axes.

 

2) Les temps alaouites : de l’affirmation à l’intermittence

 

Dès le XVIIᵉ siècle, les sultans alaouites projettent l’autorité marocaine vers l’est saharien. Les expéditions de Sidi Mohammed ben Chérif (Tafilalet), puis l’œuvre de Moulay Ismaïl structurent la présence du Makhzen dans le Touat-Gourara-Tidikelt : nomination de gouverneurs, justice, protection des caravanes et des sanctuaires.

Mais l’emprise demeure pulsatile : les cycles d’insoumission tribale, la géographie exigeante et les crises du centre entraînent replis et retours. À la fin du XVIIIᵉ siècle, Moulay Slimane recentre l’effort, ce qui ouvre des zones de fragilité où s’installent les ambitions européennes.

 

3) La rupture coloniale : la « frontière » venue d’Algérie

 

À partir de la seconde moitié du XIXᵉ siècle, l’armée d’Algérie française regarde le Sahara oriental comme un espace stratégique : continuité logistique vers le Soudan central, verrouillage des pistes, sécurisation de la « ligne du Sud ».

Après des missions et installations militaires, la France annexe de fait, au tournant de 1900-1901, le complexe Touat-Gourara-Tidikelt à l’Algérie administrée. L’initiative consacre une frontière projetée depuis l’est, sans négociation avec le Makhzen — préfiguration d’un partage qui s’imposera ensuite au Maroc tout entier avec le protectorat (1912).

Dès lors, des continuités d’usage (tribales, commerciales, spirituelles) persistent, mais l’architecture coloniale enserre le désert et transforme des zones de passage en lignes de séparation.

 

4) Indépendances et cristallisation : de la « frontière héritée » à la « frontière acceptée »

 

En 1956, le Maroc indépendant revendique la récupération des espaces historiquement liés au Makhzen, tandis que l’Algérie, en guerre, puis indépendante en 1962, hérite des limites administratives françaises.

La guerre des Sables (1963), autour des régions de Tindouf et Béchar, illustre le heurt entre mémoire d’allégeance et frontière coloniale. La médiation africaine éteint le feu, mais la question de la délimitation reste ouverte jusqu’à la convention frontalière de Rabat (1972), cadre juridique de référence des deux États.

Cette séquence, souvent réduite à un contentieux, a aussi produit des mécanismes de voisinage : coordinations sécuritaires, passages, échanges, puis — selon les périodes — fermetures et réouvertures.

 

5) Mémoire, droit et géopolitique : ce que le Sahara oriental raconte

 

Mémoire longue : pour de nombreux acteurs et communautés, le Sahara oriental demeure un espace d’attaches marocaines : dahirs de nomination, impôts religieux, appui aux zaouïas, recours à l’arbitrage sultanesque.

 

Droit international : la période coloniale a substitué aux logiques d’allégeance des lignes étatiques. Les États modernes s’y réfèrent pour la stabilité régionale, tout en reconnaissant la complexité des titres historiques.

 

Géopolitique : voies énergétiques, minerais, interconnexions routières et sécurité saharo-sahélienne font de la bande orientale un pivot. La coopération maroco-algérienne sur ces sujets a connu des hauts et des bas ; elle reste, pour le Maghreb, un levier décisif.

 

 

6) Terrains, tribus, zaouïas : continuités sous le sable

 

Au-delà des capitales, la trame humaine du Sahara déjoue les ruptures. Les fratries transfrontalières, les cultures oasiennes, les réseaux confrériques prolongent des proximités séculaires. Les marchés de dattes et de bétail, les moussems, les pèlerinages aux marabouts et la circulation du fiqh (droit islamique) attestent de liens qui dépassent les découpages.

Comprendre le Sahara oriental, c’est donc lire un paysage de continuité où l’État moderne n’efface pas l’histoire — il la recompose.

 

7) Un enjeu d’avenir : relier plutôt que diviser

 

L’histoire du Sahara oriental n’est pas un procès-verbal clos ; elle est un répertoire d’outils pour demain :

 

-Corridors économiques (énergie, routes, data),

-Gestion de l’eau et résilience oasienne,

-Sécurité coopérative contre les trafics et menaces sahélo-sahariennes,

-Valorisation patrimoniale (ksour, foggaras, manuscrits),

-Mobilités culturelles encadrées (moussems, tourisme saharien).

 

Relire ses attaches marocaines ne signifie pas dénier les États actuels ; c’est reconnaître des continuités capables de transformer la frontière en charnière.

 

 

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Repères chronologiques

 

XVIIᵉ–XVIIIᵉ s. : Projection alaouite et administration intermittente du Touat-Gourara-Tidikelt depuis le Makhzen (bay‘a, caïds, zaouïas).

1900-1901 : Annexion française du complexe T-G-T à l’Algérie administrée ; redéfinition coloniale des limites sahariennes.

1912 : Protectorat au Maroc ; l’ordre colonial fige des frontières nouvelles.

1956 : Indépendance du Maroc ; revendications d’espaces sahariens historiquement liés.

1963 : Guerre des Sables autour de Béchar/Tindouf ; médiation de l’OUA.

1972 : Convention de Rabat fixant la ligne frontalière maroco-algérienne (cadre juridique bilatéral).

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Conclusion

 

Le Sahara oriental n’est pas une marge : il est une mémoire en relief. Espace d’allégeances au sultan, de routes caravanières, de savoirs et de sanctuaires, il a été reconfiguré par la séquence coloniale puis les indépendances. Ses attaches marocaines sont réelles dans la durée — administratives, religieuses, tribales —, tout comme la réalité étatique contemporaine. Entre les deux, s’ouvre une voie : faire du désert un trait d’union, non une ligne de fracture.

 

 

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Sources (sélection, pour aller plus loin)

 

AUSA, Cold War in Africa: Morocco and Algeria (synthèse historique, rôle de 1956–1963).

 

UN Treaty Collection, Convention concerning the State frontier line established between Morocco and Algeria (Rabat, 15 juin 1972).

 

CIJ, Western Sahara Advisory Opinion (résumé officiel ; contexte des titres historiques et de la self-determination).

 

Études et notices historiques sur Touat-Gourara-Tidikelt (administration alaouite, allégeances, gouverneurs).

 

Travaux et synthèses sur la guerre des Sables (1963) et la cristallisation des frontières postcoloniales au Maghreb.

 

 

*(Liste non exhaustive ; archives, monographies et articles académiques spécialisés offrent des approfondissements par oasis et par période.)*

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