Sonatrach–Maghreb : l’autoroute du gaz et ses zones d’ombre

Par Youssef Boulayoun • 27 oct. 2025, 08:52 • 5 min de lecture • Monde
Sonatrach–Maghreb : l’autoroute du gaz et ses zones d’ombre

Fermé côté marocain depuis 2021, le Gazoduc Maghreb-Europe (GME) est devenu un levier géopolitique autant qu’un actif énergétique. Entre flux inversés via l’Espagne, terminal GNL à Nador, recomposition des routes vers l’Europe et mise à l’écart du patron de Sonatrach, enquête sur une infrastructure devenue baromètre des rapports de force au nord et au sud de la Méditerranée.

Points-clés

  • Le GME, mis en service en 1996, reliait le gaz algérien à l’Espagne en transitant par le Maroc ; le transit a cessé fin octobre 2021.

  • Depuis 2022, le Maroc s’approvisionne en flux inversé via l’Espagne à partir de GNL regazéifié, en attendant la montée en puissance d’un terminal flottant (FSRU) à Nador.

  • L’Algérie a renforcé ses volumes vers l’Europe via Transmed et Medgaz, tout en signant de nouveaux accords upstream.

  • Fin octobre 2025, le directeur général de Sonatrach a été écarté, confirmant l’instabilité chronique de gouvernance au sein du groupe.

  • À l’horizon 2027, la demande gazière marocaine pourrait fortement progresser, tandis que le Royaume vise 52 % de capacité électrique renouvelable en 2030.


I. Du « pipeline de la paix » au levier géopolitique

Conçu comme un trait d’union énergétique Maghreb-Europe, le GME a longtemps garanti à l’Espagne une partie de son gaz et au Maroc une redevance en nature ou en valeur. La non-reconduction du contrat fin 2021 a rompu cette interdépendance et imposé au Maroc un basculement rapide de stratégie. Le pipeline a changé de fonction : de corridor commercial, il est devenu instrument diplomatique et variable d’ajustement des mix énergétiques régionaux.

Ce que cela a changé pour le Maroc

Privé des volumes historiques, le Royaume a actionné la « solution ibérique » : importer du GNL par les terminaux espagnols, le regazéifier, puis l’acheminer en sens inverse via le GME pour alimenter centrales et industrie. Cette gymnastique logistique a un coût, mais elle a offert un filet de sécurité tout en laissant du temps pour structurer la filière GNL nationale et les interconnexions.


II. L’Europe, l’autre extrémité du tuyau

Côté européen, la place de l’Algérie est restée centrale via Transmed (Italie) et Medgaz (Espagne). Des travaux de maintenance réseau, des inspections et de nouveaux contrats ont consolidé la capacité export du pays, au moment où l’UE cherchait à diversifier ses approvisionnements. Parallèlement, la négociation contractuelle (indices de prix, clauses de révision, durée, take-or-pay) est redevenue un art stratégique, au moins autant que le volume lui-même.

Offensive contractuelle et recomposition des routes

Des accords upstream et de services (inspection, exploration-production) ont jalonné l’année, confirmant la volonté d’Alger de sécuriser ses débouchés tout en partageant les risques techniques et financiers avec des partenaires internationaux.


III. Stratégie marocaine : sécuriser, diversifier, investir

Le Maroc a misé sur trois leviers :

  1. Sécuriser l’approvisionnement court terme par le flux inversé ibérique ;

  2. Diversifier avec un terminal GNL flottant (FSRU) à Nador, interconnecté au réseau national et aux zones industrielles ;

  3. Investir dans des interconnexions et projets structurants à moyen/long terme (dont le Nigeria–Maroc) pour réduire l’exposition aux chocs de prix.
    Cette trajectoire s’articule avec l’objectif de 52 % de capacité renouvelable d’ici 2030, nécessitant des solutions de flexibilité (gaz, stockage, interconnexions) pour absorber l’intermittence.


IV. Sonatrach : une gouvernance sous tension

La mise à l’écart du directeur général fin octobre 2025 s’inscrit dans une longue série de changements rapides à la tête de Sonatrach. Cette instabilité managériale complique la lisibilité stratégique pour les partenaires européens et moyen-orientaux : délais de décision, calendrier des investissements, maintenance du réseau et arbitrages contractuels s’en trouvent exposés. Dans un marché du gaz redevenu nerveux, la crédibilité d’exécution compte autant que la ressource en sous-sol.


V. Clauses, coûts, vulnérabilités : la vraie bataille

  • Prix & indexation : l’architecture contractuelle (prix spot vs pétrole indexé, spreads, hubs) façonne la facture finale autant que les volumes ;

  • Risque de concentration : dépendre d’un seul corridor (ou d’une seule brique technologique) renchérit l’exposition ;

  • Infrastructures critiques : inspection, sécurité physique et cybersécurité des tronçons terrestres/offshore sont devenues un enjeu majeur ;

  • Flexibilité système : sans stockage suffisant ni contrats de long terme équilibrés, le coût système grimpe pour l’électricité et l’industrie.


VI. Scénarios à 24–36 mois

  • Scénario « tampon » : poursuite du flux inversé Espagne → Maroc pendant l’achèvement de la FSRU ;

  • Scénario « équilibré » : montée en puissance du GNL marocain, diversification des fournisseurs, PPA/hedging et optimisation réseau ;

  • Scénario « intégration régionale » : renforcement des interconnexions nord–sud et est–ouest, intégration accrue des renouvelables et flexibilité par le gaz, avec baisse progressive du coût système.


Encadré — Repères chronologiques

  • 1996 : mise en service du GME.

  • 31 octobre 2021 : arrêt du transit via le Maroc.

  • 2022–2024 : activation et montée en charge du flux inversé Espagne → Maroc.

  • 2024–2025 : contrats et inspections réseau côté algérien ; lancement/avancement du projet FSRU côté marocain.

  • Fin octobre 2025 : mise à l’écart du directeur général de Sonatrach.


FAQ

Pourquoi le GME a-t-il été interrompu ?
Parce que le contrat de transit/vente n’a pas été renouvelé en 2021, sur fond de tensions diplomatiques régionales.

Comment le Maroc s’alimente en gaz depuis ?
Par un flux inversé depuis l’Espagne, à partir de GNL importé et regazéifié, en attendant la mise en service d’un terminal GNL à Nador et d’autres leviers.

Quel est l’impact des changements à Sonatrach ?
Ils nourrissent une perception d’instabilité de gouvernance, ce qui complique la planification d’investissements lourds et la crédibilité des calendriers d’exportation.

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