La polémique enfle à Alger après la déclaration du président Abdelmadjid Tebboune affirmant que l’État lui avait transmis des “chiffres erronés” et des “informations non factuelles”. Une critique relayée notamment par Louisa Hanoune et par le député Abdelouahab Yagoubi, qui y ont vu la confirmation d’un dysfonctionnement profond de la production de données publiques en Algérie.
Si cette sortie se veut un appel à la rigueur, elle suscite aussi un paradoxe : Tebboune lui-même a, à plusieurs reprises, présenté des données spectaculaires jugées inexactes, imprécises ou largement surévaluées.
Un “butin” de corruption évalué à 22 milliards de dollars
En 2023, Tebboune déclarait que les autorités avaient récupéré 22 milliards de dollars d’actifs détournés sous l’ancien régime, citant un rapport conjoint des ministères de la Justice et des Finances.
Aucun rapport détaillé n’a été publié, aucune ventilation des montants n’a été fournie, et aucune source indépendante n’a pu confirmer cette récupération colossale. Des économistes algériens avaient alors qualifié cette estimation de “politiquement utile mais méthodologiquement introuvable”.
Le chiffre impossible du dessalement
Devant l’ONU, Tebboune assurait que l’Algérie allait porter sa capacité de dessalement de 700 millions à 1,7 milliard de m³ par jour.
Or, les données publiques montrent que l’ensemble des 11 usines du pays produisent moins de 700 millions de m³ par an, un volume sans commune mesure avec la valeur annoncée. Le chiffre, impossible techniquement et logistiquement, avait fait réagir plusieurs ingénieurs hydrauliques.
Une révision du PIB qui interroge
Le président a également évoqué une trajectoire économique visant un PIB approchant les 400 milliards de dollars d’ici 2027, citant l’intégration de l’économie informelle.
Les économistes rappellent que ces projections reposent sur des coefficients difficilement vérifiables et que le chiffre ne correspond ni aux prévisions du FMI ni aux données officielles disponibles.
L’aveu d’un système opaque
La dénonciation récente de “chiffres faux” par Tebboune paraît donc confirmer un problème structurel : opacité administrative, absence d’instituts statistiques indépendants, communications politiques basées sur des données non publiées, et un usage politique du chiffre devenu un élément central de la communication étatique.
Mais la contradiction entre cet appel à la précision et les déclarations contestées du président affaiblit le discours officiel. Plusieurs analystes y voient une stratégie visant à imputer les incohérences internes à des “services” ou à des administrations, plutôt qu’à la tête de l’État.
Une crise de crédibilité
Dans un pays où la confiance dans les institutions est déjà fragile, l’utilisation répétée de chiffres spectaculaires mais invérifiables risque d’aggraver le fossé entre le discours officiel et la réalité socio-économique.
Pour de nombreux observateurs, le pouvoir ne pourra restaurer cette confiance qu’en publiant les rapports évoqués, en documentant les méthodes utilisées et en permettant une vérification indépendante.