Le Yémen était déjà un conflit à plusieurs étages. Il est en train de devenir, de façon plus visible, un théâtre de rivalité entre deux puissances qui se présentaient comme partenaires : l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Cette concurrence ne se résume pas à des divergences diplomatiques. Elle passe par des alliés locaux armés, une bataille d’influence sur les institutions du Sud, et une lutte de contrôle sur des zones clés, des ports et des ressources. Les tensions les plus récentes autour d’Aden, ainsi que l’instabilité grandissante dans l’Est yéménite, ont remis au premier plan un constat simple : le camp anti-Houthi n’est pas un bloc, et sa fragmentation peut peser autant que la ligne de front au Nord.
Au cœur de cette rivalité se trouve une divergence d’objectifs. Riyad cherche d’abord à sécuriser sa frontière, réduire le coût politique et militaire de la guerre, et préserver un minimum d’unité yéménite permettant de négocier une sortie de crise. Abou Dhabi, lui, a construit depuis des années un réseau de forces locales partenaires dans le Sud, avec une priorité stratégique donnée à la côte, aux voies maritimes et à l’influence sur les espaces portuaires. Cette logique a donné naissance à un double pouvoir : d’un côté le gouvernement internationalement reconnu, appuyé par l’Arabie saoudite, de l’autre un acteur incontournable sur le terrain, le Conseil de transition du Sud, étroitement associé aux Émirats.
L’escalade enregistrée à l’hiver 2025–2026 illustre jusqu’où cette rivalité peut aller. La fermeture d’Aden International Airport, sur fond de désaccord autour des inspections et des vols entre Aden et les Émirats, a symbolisé la profondeur de la crise entre les deux camps locaux, et, au-delà, la rupture de confiance entre Riyad et Abou Dhabi. Dans le même temps, les développements dans l’Est – notamment Hadramout et Al-Mahra – ont déclenché des alertes internationales, plusieurs acteurs craignant que l’instabilité ne dépasse le cadre yéménite et ne rejaillisse sur l’ensemble du Golfe.
L’enjeu dépasse le symbole. Aden est la capitale “de fait” du gouvernement reconnu, mais c’est aussi un espace où les forces du Sud, proches des Émirats, disposent d’un poids militaire et politique déterminant. Hadramout et Al-Mahra, longtemps restés à l’écart des grandes batailles, concentrent désormais une compétition très concrète : ressources, accès à la mer, routes logistiques, présence de bases et contrôle des administrations locales. Pour Riyad, voir des forces alliées à Abou Dhabi s’implanter ou avancer dans ces gouvernorats revient à accepter une zone d’influence émiratie au contact de ses propres priorités de sécurité. Pour Abou Dhabi, laisser ces territoires à des forces alignées sur Riyad reviendrait à limiter l’architecture d’influence bâtie depuis des années.
Cette rivalité s’inscrit dans une histoire récente faite d’accords politiques incomplets et de méfiances persistantes. L’Accord de Riyad de 2019, censé réconcilier le gouvernement et le Conseil de transition du Sud, visait précisément à empêcher que le front anti-Houthi ne s’effondre de l’intérieur. Mais la mise en œuvre a été intermittente, laissant s’installer une réalité hybride : partage institutionnel par moments, compétition sécuritaire presque permanente, et coexistence de chaînes de commandement distinctes.
Le résultat est une reconfiguration progressive du pouvoir au Sud. Le Conseil de transition du Sud a renforcé son poids, tandis que les institutions gouvernementales se sont souvent retrouvées dépendantes de compromis locaux, de financements extérieurs et d’équilibres militaires fragiles. Dans ce paysage, le Conseil présidentiel de leadership, conçu pour unifier le camp anti-Houthi, s’est retrouvé pris en étau : il doit ménager des forces rivales, chacune soutenue par un parrain régional, tout en préservant la capacité minimale de gouverner.
La dimension géopolitique complète ce tableau. Alors que des discussions sur une feuille de route de paix ont existé par phases, la dynamique régionale, notamment les tensions en mer Rouge et la pression sécuritaire sur les routes maritimes, a compliqué les calculs. Pour Riyad, l’enjeu est de stabiliser suffisamment le dossier yéménite pour réduire l’exposition du royaume. Pour Abou Dhabi, l’enjeu est aussi maritime et stratégique : projection, ports, sécurité des couloirs, et influence sur les forces locales capables de tenir le terrain.
Ce jeu de puissances crée trois risques majeurs. Le premier est la désagrégation durable du camp anti-Houthi, donnant au Nord une position de force politique, même sans avancée militaire massive. Le deuxième est la transformation du Sud en mosaïque de zones d’influence, où chaque crise locale peut déclencher une escalade entre parrains régionaux. Le troisième est l’internationalisation accrue des tensions : dès qu’une infrastructure stratégique est touchée ou qu’un axe maritime est perturbé, la pression diplomatique augmente et les scénarios de déstabilisation régionale deviennent crédibles.
Chronologiquement, la rivalité s’est cristallisée dès 2019, lorsque des affrontements intra-sudistes ont conduit à l’Accord de Riyad du 5 novembre 2019, conçu pour intégrer le Conseil de transition du Sud dans un cadre gouvernemental et réorganiser les forces de sécurité. Les années suivantes ont été marquées par des cycles d’application partielle, entre annonces d’unification et réalités concurrentes sur le terrain. À partir de 2022, la création du Conseil présidentiel de leadership a officialisé un modèle de coalition interne, mais sans dissoudre les réseaux armés existants.
En 2024, la perspective d’une feuille de route onusienne et des discussions de désescalade ont coexisté avec la persistance d’un État fragmenté et de lignes de contrôle locales. En 2025, un basculement s’opère : la montée en puissance du Conseil de transition du Sud et son expansion vers l’Est rendent la compétition Riyad–Abou Dhabi beaucoup plus visible. Fin 2025, l’intensification des tensions dans Hadramout et Al-Mahra déclenche des avertissements internationaux, et ouvre une séquence de crise où les exigences de retrait, les déploiements de forces et les mesures de pression se multiplient. Le 1er janvier 2026, l’arrêt des vols à Aden et la controverse sur l’inspection des vols entre Aden et les Émirats viennent symboliser la profondeur de la rupture, alors que plusieurs acteurs internationaux appellent publiquement à la désescalade.
À court terme, trois scénarios dominent. Le premier est une désescalade négociée, avec un gel des avancées à l’Est et un retour à des mécanismes de coordination, sous pression diplomatique. Le deuxième est une partition de fait accélérée, où les institutions se figent derrière des lignes d’influence et où Aden devient une capitale contestée en permanence. Le troisième est l’escalade par incidents, où une décision logistique, un affrontement local ou une mesure de blocage déclenche des ripostes successives et fragilise encore davantage l’économie et la gouvernance dans les zones “libérées”.
Pour le Yémen, l’enjeu est existentiel : aucune stabilisation durable n’est possible si le camp opposé aux Houthis reste traversé par une guerre froide interne. Pour l’Arabie saoudite et les Émirats, l’enjeu est stratégique : le Yémen est devenu une frontière de sécurité pour l’un, un espace d’influence maritime pour l’autre. Tant que ces priorités ne seront pas conciliées dans un cadre politique crédible, la crise yéménite continuera de se régénérer, même en l’absence de grandes offensives sur les lignes de front.