Une ville née du néant, façonnée par le monde
Casablanca est l’une des rares grandes villes du monde à s’être inventée en moins d’un siècle. Au début du XXᵉ siècle, elle n’était qu’un petit port poussiéreux. En l’espace de quelques décennies, elle devient une métropole cosmopolite, carrefour des cultures et moteur industriel du royaume.
Les architectes français, influencés par l’Art déco, y expérimentent un urbanisme novateur. Les artisans marocains, quant à eux, y mêlent savoir-faire traditionnel et modernité. C’est cette fusion unique qui donnera naissance à l’âme casablancaise.
Un patrimoine architectural menacé
Mais cette âme s’effrite. Chaque année, des immeubles historiques disparaissent sous les bulldozers. Les façades art déco cèdent la place à des tours de verre. Des bâtiments emblématiques — cinémas, hôtels, cafés, hammams — ferment leurs portes, victimes de l’oubli ou de la spéculation.
Les archives municipales, souvent mal conservées, témoignent de cette fragilité : plans introuvables, photos égarées, documents détruits. L’histoire de Casablanca se perd, pierre après pierre, page après page.
La colonisation, un passé encore difficile à lire
Casablanca fut aussi un laboratoire colonial. La France y testa son modèle de “ville moderne” : ségrégation spatiale, infrastructures séparées, quartiers européens face aux médinas marocaines.
Mais cette période, loin de se réduire à une domination, a aussi laissé des traces urbaines majeures : architecture avant-gardiste, plan de Henri Prost, premiers transports collectifs, développement portuaire.
Pourtant, cette mémoire coloniale reste délicate à évoquer, souvent réduite à des clichés de nostalgie ou d’injustice.
Une mémoire populaire éclipsée
Derrière les gratte-ciels et les légendes urbaines, la vraie mémoire de Casablanca est populaire : celle des ouvriers du port, des pêcheurs d’Anfa, des artisans de Derb Omar ou des familles venues de tout le Maroc pour “monter à Casa”.
Ces voix, ces récits de migration, de solidarité et d’espoir, ne figurent dans aucune archive officielle. Pourtant, ils constituent l’âme vivante de la ville — celle que les habitants transmettent par la parole, la musique, le cinéma.
Le cinéma comme gardien du souvenir
Casablanca n’a jamais eu de musée d’histoire, mais elle a son cinéma. Du mythique film “Casablanca” de Michael Curtiz (1942) à “Ali Zaoua”, “Casa Negra” ou “Razzia”, la ville s’est racontée à travers la caméra.
Le cinéma marocain a souvent servi de miroir social, révélant la beauté et la dureté de la ville, son chaos, son énergie, sa soif de liberté.
Redonner sens à la mémoire urbaine
Aujourd’hui, des architectes, chercheurs et citoyens militent pour sauver ce patrimoine. Des initiatives comme “Casamémoire” recensent, documentent et restaurent les bâtiments historiques.
L’enjeu n’est pas seulement esthétique : préserver la mémoire, c’est aussi reconstruire le lien entre le passé et le futur, entre les habitants et leur ville.
Casablanca, ville sans passé ou ville à réinventer ?
L’histoire de Casablanca n’est pas perdue : elle dort sous les gravats, dans les photos de famille, dans les archives oubliées, dans les souvenirs des anciens.
Redécouvrir cette mémoire, c’est rappeler que le progrès n’a de sens que s’il s’enracine dans la continuité. Casa ne doit pas seulement bâtir des tours, mais aussi des repères.
Casamémoire, Revue Zamane, Le Matin, Maroc Diplomatique, Archives du Patrimoine Urbain Marocain