L’eau, la sécheresse et la survie agricole : le pari du dessalement

Par Youssef Boulayoun • 14 oct. 2025, 20:16 • 6 min de lecture • Économie
L’eau, la sécheresse et la survie agricole : le pari du dessalement

Confronté à l’une des pires sécheresses de son histoire moderne, le Maroc tente de réinventer sa gestion de l’eau. Entre méga-projets de dessalement, interconnexions de barrages et restrictions agricoles, le Royaume engage une course contre la montre pour préserver sa sécurité hydrique et sauver un modèle agricole menacé.

Une décennie de déficit hydrique alarmant

Les barrages à sec, les puits qui s’effondrent, les récoltes ruinées : les images de la sécheresse marocaine se répètent chaque année avec plus d’intensité. En 2025, le taux de remplissage national des barrages a chuté à 28 %, contre 50 % il y a à peine cinq ans.

Certaines régions, comme Marrakech–Safi ou Souss-Massa, ont atteint des niveaux critiques, forçant les autorités à imposer des coupures d’eau nocturnes et à limiter l’irrigation de plusieurs cultures.
Les agriculteurs, déjà fragilisés par la hausse des intrants, voient leurs terres se fissurer, tandis que les nappes phréatiques s’enfoncent dangereusement.

Cette crise ne touche plus seulement les zones rurales : Rabat et Casablanca ont connu leurs premiers épisodes de rationnement partiel. Le spectre d’une crise urbaine de l’eau n’est plus une hypothèse lointaine.


Le dessalement comme plan de survie

Pour contrer cette menace, le Maroc mise désormais sur une stratégie ambitieuse : produire de l’eau douce à partir de la mer.
D’ici 2030, le Royaume prévoit de porter sa capacité de dessalement à 1,7 milliard de mètres cubes par an, contre 275 millions actuellement.

Des chantiers colossaux sont déjà en cours :

  • Usine de Casablanca : la plus grande d’Afrique, capable de produire 300 millions m³ par an.

  • Usine d’Agadir : opérationnelle depuis 2023, elle alimente la ville et 15 000 hectares agricoles.

  • Projets à Dakhla, Nador et Safi : en construction, financés par des partenariats public-privé.

Le modèle choisi par le Maroc repose sur une hybridation entre énergie solaire et eau de mer : une approche coûteuse à court terme, mais plus durable que la surexploitation des nappes phréatiques.


Les transferts interrégionaux : relier le pays par l’eau

En parallèle, le gouvernement a lancé une interconnexion des bassins hydriques du nord au centre du pays. L’eau excédentaire des barrages du Loukkos et du Sebou est désormais transférée vers les régions plus arides du Bouregreg et de l’Oum Er-Rbia.

Un projet d’envergure nationale, parfois comparé au « réseau sanguin » du pays, devrait à terme permettre d’alimenter Casablanca, Settat et Marrakech, réduisant ainsi la dépendance des grandes villes aux barrages locaux.

Cependant, ces transferts soulèvent de nouvelles tensions : les régions du nord, historiquement mieux loties, s’inquiètent d’une redistribution qui pourrait fragiliser leur propre sécurité hydrique à long terme.


Une agriculture au bord de la rupture

L’agriculture, qui consomme près de 87 % des ressources en eau du Maroc, se trouve au cœur de la crise. Les cultures traditionnelles comme les agrumes, la betterave ou la pastèque deviennent intenables dans certaines zones.
Les autorités ont déjà interdit plusieurs plantations gourmandes en eau dans le Souss et la région de Zagora.

De nombreux agriculteurs sont contraints d’abandonner leurs terres. D’autres se reconvertissent vers des productions plus sobres, comme les légumineuses, l’orge ou les plantes aromatiques.
Mais ces transitions demandent du temps, des subventions et un accompagnement technique que l’État peine encore à déployer.


Un tournant énergétique et environnemental

Le dessalement a un coût énergétique considérable : entre 3 et 4 kWh par m³ d’eau produit. Pour éviter d’aggraver la dépendance énergétique, le Maroc a opté pour des installations alimentées à plus de 60 % par des énergies renouvelables (solaire et éolien).

Ce virage vert s’inscrit dans une logique de souveraineté : réduire la dépendance aux importations d’énergie tout en garantissant la sécurité hydrique.
Mais l’équation reste fragile : le coût de l’eau dessalée dépasse souvent les 7 à 8 dirhams par m³, un prix difficilement soutenable pour les petits exploitants agricoles sans subvention.


Les défis sociaux et politiques à venir

Si les grandes villes seront les premières à bénéficier du dessalement, la fracture hydrique pourrait s’accentuer entre zones côtières et intérieures.
Des voix s’élèvent déjà pour demander un cadre législatif plus équitable : tarification progressive, encadrement des forages illégaux, transparence sur les allocations d’eau aux secteurs industriels et agricoles.

Dans les campagnes, la raréfaction de l’eau entraîne un exode discret mais continu : des familles entières quittent les zones rurales du Haouz et du Souss pour chercher du travail dans les villes côtières.
Le défi de l’eau devient ainsi un défi démographique et social.


L’eau, nouvelle frontière du pouvoir au Maroc

Au-delà des infrastructures, la question de l’eau redéfinit les priorités du pays.
Elle conditionne l’équilibre économique, la stabilité sociale et même la diplomatie régionale, notamment avec les pays voisins qui partagent certaines nappes souterraines et fleuves transfrontaliers.

Le Maroc a fait le choix d’investir massivement, mais la réussite dépendra de sa capacité à associer citoyens, collectivités et entreprises à cette révolution hydrique.
L’eau n’est plus seulement une ressource naturelle — c’est désormais une arme stratégique et un test de gouvernance.


Sources :
Reuters – 13 juin 2025
Fanack Water – 15 juillet 2025
Bloomberg Green – 22 septembre 2025
Le360.ma – 5 octobre 2025

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