À Aïn Sebaâ, dans ce quartier où l’industrie côtoie les immeubles populaires et où chaque espace libre devient précieux, un terrain de 13.000 m² concentre aujourd’hui toutes les tensions. Cette vaste parcelle poussiéreuse, située à proximité du nouveau zoo et au cœur d’une zone en pleine transformation, a longtemps nourri les espoirs des habitants. Beaucoup la voyaient comme une future respiration urbaine, un espace vert attendu depuis des années dans une zone où les équipements publics manquent cruellement. C’est justement cette croyance collective qui rend le scandale actuel si explosif.
Au début, l’histoire semble presque ordinaire. Dans les années 1990, un lotissement se développe à Aïn Sebaâ et le terrain en question apparaît dans les plans comme un espace destiné à accueillir un équipement public. Sur le papier, tout paraît clair. Dans la pratique, rien n’a été réalisé. La commune, confrontée à des priorités multiples et parfois contradictoires, n’a jamais concrétisé le projet. Avec le temps et en vertu du droit, cette vocation publique est devenue caduque. En parallèle, un élément que beaucoup ignoraient demeure : un titre foncier ancien, valable, établi au nom de la société privée Bafella SARL. L’existence de ce titre, discret mais juridiquement solide, constitue la pièce centrale d’un puzzle que l’administration, les élus et les habitants n’ont pas su assembler.
Le dossier aurait pu rester enfoui encore longtemps si, début 2025, la mairie de Casablanca n’avait pas décidé de solliciter l’inscription du terrain au nom de la commune. Cette démarche inattendue repose sur une interprétation contestée et sur une chaîne administrative confuse. La conservation foncière valide temporairement le transfert, avant qu’un recours ne remette l’ensemble en question. Le tribunal tranche rapidement : la commune n’aurait jamais dû récupérer la parcelle, et le terrain retourne à son propriétaire privé. En quelques semaines, l’affaire éclate au grand jour et expose une réalité dérangeante. Ce que les habitants pensaient être une propriété communale depuis des années ne l’a jamais été.
Cette révélation secoue profondément le conseil d’arrondissement d’Aïn Sebaâ et place la mairie de Casablanca en position délicate. Les responsables locaux se retrouvent à devoir expliquer comment une telle confusion a pu se produire alors que les textes fonciers étaient clairs et que les jugements antérieurs avaient déjà éclairci la situation. Ce qui aurait dû être un simple dossier administratif se transforme en crise de gouvernance. Les habitants expriment leur incompréhension, les élus leur embarras, et les services techniques leur incapacité à justifier ce revirement.
Au-delà du cas particulier, l’affaire révèle les fragilités structurelles de la gestion foncière casablancaise. Depuis des décennies, la ville accumule les contradictions. Certains terrains classés pour des équipements publics ne sont jamais réalisés. D’autres voient leur vocation tomber en désuétude sans que personne n’en prenne acte. Des titres privés ressurgissent après des années d’oubli administratif, mettant au défi les plans d’aménagement adoptés entre-temps. L’affaire d’Aïn Sebaâ met en lumière un écosystème administratif où la connaissance du foncier semble parfois se perdre entre les bureaux, les archives fragmentées et des procédures interprétées différemment selon les services.
Ce terrain n’est pas seulement une question de propriété. Il est aussi un enjeu de projection urbaine. Le quartier change rapidement, notamment avec l’ouverture prochaine du zoo et l’émergence de nouveaux flux économiques. La parcelle se trouve désormais dans un site stratégique, et les spéculations autour de son futur se multiplient. Certains imaginent un parking pour absorber les visiteurs du zoo, d’autres évoquent un projet immobilier ou commercial, tandis que d’autres encore craignent qu’elle ne reste longtemps en friche, faute de décision claire. Cette incertitude alimente un climat de défiance et montre à quel point le foncier est devenu le cœur sensible de la transformation de Casablanca.
Ce scandale ne repose finalement pas uniquement sur la question “à qui appartient ce terrain ?”, mais plutôt sur ce que cette affaire révèle du fonctionnement urbain de la ville. Casablanca, mégapole en expansion permanente, semble parfois avancer plus vite que sa propre capacité à suivre l’évolution de ses documents, de ses titres, et de ses obligations juridiques. L’affaire Bafella devient alors le symbole d’une gouvernance foncière qui doit impérativement se réformer. Pour éviter que d’autres situations similaires ne surgissent, il faudra que les institutions renforcent la transparence, clarifient leurs responsabilités, révisent leurs procédures et communiquent davantage avec les citoyens.
À Aïn Sebaâ, le terrain est toujours là, silencieux, figé entre passé et avenir. Mais son histoire n’est plus celle d’une simple parcelle. Il est devenu le miroir d’une ville qui doit choisir entre reproduire ses anciennes incohérences ou se doter enfin des moyens d’une gestion foncière digne d’une métropole de rang mondial.
Les zones d’ombre qui persistent
L’affaire du terrain d’Aïn Sebaâ ne se résume pas à un simple conflit de titres. Elle laisse derrière elle un ensemble de questions sans réponse qui alimentent encore les interrogations. On ignore d’abord comment un plan d’aménagement resté inexécuté pendant plus de vingt ans a pu continuer à influencer les décisions de certains services, alors que sa vocation était devenue caduque. On ne sait pas non plus par quel enchaînement précis de documents et de validations la commune a obtenu, même temporairement, l’inscription de la parcelle à son nom malgré un titre privé parfaitement établi. Cette séquence demeure floue et mérite d’être retracée pas à pas.
Une autre interrogation concerne les motivations réelles de la commune. La demande d’inscription au nom de Casablanca s’inscrit-elle dans la volonté sincère de protéger un espace perçu comme utile au public, ou répond-elle à une interprétation administrative hâtive, faute d’un dossier complet et cohérent ? Rien n’indique clairement pourquoi cette action a été menée en 2025 et non auparavant, alors que le litige couvait depuis des années.
La dernière zone d’ombre porte sur l’avenir du terrain. Les autorités communales n’ont encore présenté aucun projet officiel, alors même que la zone est devenue l’un des points névralgiques du nouveau paysage d’Aïn Sebaâ. Le silence autour de la destination finale de cet espace laisse la porte ouverte aux spéculations et ravive le sentiment de méfiance d’une population qui ne veut plus découvrir les projets une fois qu’ils sont déjà actés. Le futur de cette parcelle dira beaucoup de la manière dont Casablanca souhaite gérer son rapport au foncier dans les années à venir.