🩺 ENQUÊTE — Hôpitaux publics : entre manque de moyens et fuite des médecins vers le privé

Par Youssef Boulayoun • 09 oct. 2025, 14:20 • 3 min de lecture • Enquête
🩺 ENQUÊTE — Hôpitaux publics : entre manque de moyens et fuite des médecins vers le privé

Entre manque de moyens, surcharge de travail et faibles rémunérations, le système hospitalier public marocain traverse une crise silencieuse. De plus en plus de médecins choisissent le privé ou l’étranger, laissant derrière eux des hôpitaux en détresse. Chronexium a enquêté sur les causes profondes de cette fuite.

1. Un système public sous perfusion

Les hôpitaux publics marocains souffrent d’un déficit structurel : manque de lits, matériel obsolète, et inégalités criantes entre régions.
Selon plusieurs syndicats médicaux, certaines provinces fonctionnent avec moins d’un médecin pour 10 000 habitants. Dans les services d’urgence, les médecins décrivent des conditions de travail épuisantes, parfois sans équipement de base.

« Nous faisons de la médecine de guerre, pas de la médecine moderne », confie un interne du CHU Ibn Rochd à Casablanca.


2. Salaires et conditions : la grande fracture public/privé

Le secteur privé attire par des revenus trois à cinq fois supérieurs et des conditions plus confortables.
Un médecin spécialiste du public gagne en moyenne entre 12 000 et 18 000 dirhams, alors qu’un confrère dans une clinique privée peut dépasser les 50 000 dirhams mensuels.
À cela s’ajoutent les manques chroniques de matériel et les charges administratives qui découragent les jeunes diplômés.

Cette fuite est particulièrement marquée depuis la pandémie de Covid-19, qui a révélé la vulnérabilité du système de santé publique.


3. Des régions abandonnées

Les zones rurales sont les plus touchées.
Dans certaines provinces du Sud et de l’Oriental, des hôpitaux fonctionnent sans chirurgien ou sans pédiatre.
Les patients doivent parcourir des centaines de kilomètres pour accéder à des soins spécialisés, aggravant les inégalités territoriales.

Une mère venue de Boulemane raconte : « Pour une simple radio, on m’a demandé de revenir dans trois jours. Le médecin n’était pas là. »


4. Les raisons profondes de la fuite

Les syndicats médicaux pointent du doigt :

  • la stagnation des salaires,

  • le manque d’investissement dans l’équipement,

  • la bureaucratie paralysante,

  • et le peu de perspectives de carrière dans le public.

Beaucoup choisissent donc soit le privé, soit l’émigration, notamment vers la France, l’Allemagne et le Golfe, où les conditions d’accueil sont plus attractives.


5. Le ministère promet des réformes, mais sur le terrain ?

Le gouvernement a lancé plusieurs chantiers dans le cadre de la réforme du système national de santé, notamment la régionalisation hospitalière et le statut unifié du personnel de santé.
Mais sur le terrain, les résultats tardent. Les recrutements ne compensent pas les départs, et les jeunes médecins hésitent à s’engager dans le public.

Un cadre du ministère de la Santé reconnaît : « Nous perdons nos talents au moment où nous en avons le plus besoin. »


6. Un enjeu national : sauver la santé publique

La crise des hôpitaux publics est symptomatique d’un problème plus profond : la perte de confiance dans les services publics.
Pour les experts, seule une refonte complète du modèle de gestion hospitalière, associée à une revalorisation salariale réelle, pourra freiner cette hémorragie.
Sans cela, la fracture entre public et privé risque de devenir irréversible.

 

Sources :

  • Ministère de la SantĂ© et de la Protection sociale (statistiques 2024)
  • Syndicat national de la santĂ© publique
  • TĂ©moignages recueillis auprès de mĂ©decins du CHU Ibn Rochd et CHU de Fès
  • MĂ©dias nationaux : Hespress, MĂ©dias24, Le360
  • Rapport OMS sur les systèmes de santĂ© en Afrique du Nord (2024)
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