Maroc–CEDEAO : où en sont les discussions sur l’intégration économique ?

Par Youssef Boulayoun • 28 nov. 2025, 18:01 • 4 min de lecture • Économie
Maroc–CEDEAO : où en sont les discussions sur l’intégration économique ?

Le Maroc renforce sa présence financière, logistique et énergétique en Afrique de l’Ouest malgré la stagnation institutionnelle de sa candidature à la CEDEAO. Les chiffres confirment une intégration économique de fait, même si l’adhésion officielle se heurte encore à des obstacles politiques et géostratégiques.

Lorsque le Maroc a formulé sa demande d’adhésion en 2017, la CEDEAO représentait déjà l’un des plus grands marchés du continent africain. Aujourd’hui, la zone dépasse les 420 millions d’habitants et affiche un PIB cumulé de près de 840 milliards de dollars. Avec une croissance régionale oscillant entre 4 et 4,2 % sur les cinq dernières années, l’Afrique de l’Ouest constitue un espace économique particulièrement dynamique, dont le Maroc souhaite devenir un membre à part entière. Le royaume considère cette intégration comme un prolongement naturel de sa stratégie africaine, orientée vers la coopération Sud-Sud et l’ouverture commerciale.

Sur le plan politique, la candidature reste néanmoins au point mort. Plusieurs pays membres se montrent prudents, notamment en raison du poids économique du Maroc, dont le PIB dépasse celui de la majorité des États du bloc, à l’exception du Nigéria. D’autres interrogations portent sur l’intégration d’un pays non frontalier de la région et sur les équilibres internes que son entrée pourrait modifier. Le Nigéria, qui représente à lui seul environ 65 % du PIB de la CEDEAO, craint qu’une adhésion marocaine ne redistribue les influences au sein de l’organisation.

Pourtant, économiquement, l’intégration est déjà en marche. Plus de 65 % des investissements directs marocains en Afrique sont orientés vers l’Afrique de l’Ouest. Les banques marocaines jouent un rôle structurant dans plusieurs marchés ; elles sont parfois présentes dans plus de dix pays de la zone et peuvent représenter jusqu’à 40 % du secteur bancaire local, comme en Côte d’Ivoire ou au Mali. Dans les télécommunications, Maroc Telecom opère dans onze pays ouest-africains, desservant près de 75 millions de clients. Même constat pour le transport aérien : Royal Air Maroc relie Casablanca à plus de vingt-cinq villes ouest-africaines, faisant du royaume une plateforme incontournable entre l’Afrique et le reste du monde.

La coopération s’étend aussi aux infrastructures. Depuis 2015, les entreprises marocaines du BTP ont remporté plus d’un milliard de dollars de contrats dans la région, renforçant leur présence dans la construction d’autoroutes, de ports et de stades. Dans l’énergie, le projet de gazoduc Nigéria–Maroc, long de 5 600 kilomètres, implique treize pays de la CEDEAO et représente un investissement estimé à 25 milliards de dollars. Ce projet stratégique serait le premier corridor gazier panafricain de cette envergure, avec un impact direct sur la sécurité énergétique de la région.

Pour la CEDEAO, une adhésion marocaine pourrait favoriser une hausse du commerce intra-régional, estimée entre 15 et 22 % selon plusieurs études internes. Les pays les plus dépendants des importations pourraient bénéficier d’un accès renforcé aux capacités agroalimentaires et logistiques marocaines, tandis que le Nord-Ouest africain deviendrait un pôle de production complémentaire aux économies littorales ouest-africaines. L’expertise marocaine dans les domaines bancaire, agro-industriel, des énergies renouvelables et des infrastructures constitue également un atout majeur.

Les blocages subsistent néanmoins. Au-delà du poids économique du Maroc, certaines capitales craignent une concurrence trop forte pour leurs propres entreprises. La question migratoire est également évoquée, dans un contexte où plusieurs pays cherchent à mieux réguler la mobilité régionale. Enfin, les crises politiques qui ont affecté le Sahel ces dernières années ont paralysé une partie des mécanismes institutionnels de la CEDEAO, rendant difficile toute décision d’élargissement.

Plusieurs signaux laissent penser qu’une relance du dossier pourrait intervenir après la stabilisation institutionnelle de la région et les échéances électorales prévues dans certains pays membres. Une adhésion en 2026 ou 2027 n’est pas exclue, mais elle supposerait une réforme interne du bloc et peut-être un cadre spécifique pour l’entrée du Maroc, afin de rassurer les États les plus vulnérables.

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