La désinformation a longtemps été décrite comme un “bruit” parasite de l’ère numérique. En 2025, elle ressemble plutôt à une industrie. La différence n’est pas philosophique, elle est opérationnelle : produire un contenu trompeur crédible coûtait du temps, une équipe, une capacité à fabriquer des récits et à les diffuser. Désormais, une poignée d’outils suffit pour générer des scripts, imiter une voix, fabriquer des visuels convaincants, décliner le même message en plusieurs langues, puis tester ce qui “performe” en temps réel.
Le changement d’échelle est visible dans les chiffres globaux. On parle aujourd’hui d’environ 5,24 milliards d’identités sociales actives dans le monde, un terrain immense où la vitesse prime sur la vérification. Cette masse crée une réalité simple : le premier contenu vu devient souvent “la version vraie”, même si le démenti arrive ensuite. Le mécanisme est connu, mais l’IA le rend plus rentable. Là où un créateur de contenu pouvait publier quelques vidéos par semaine, une chaîne semi-automatisée peut publier plusieurs formats par jour, optimiser titres et miniatures, et capter un flux de revenus publicitaires.
Un cas récent illustre ce basculement : au Royaume-Uni, une enquête a mis en lumière des réseaux de chaînes vidéo diffusant des contenus faux et sensationnalistes, totalisant près de 1,2 milliard de vues sur l’année 2025. Ce détail compte : on n’est plus face à des rumeurs marginales, mais à des volumes capables d’influencer l’agenda public, de polariser des communautés et de saturer l’attention. Quand l’objectif principal devient la monétisation, la logique pousse vers le plus clivant, le plus anxiogène, le plus “partageable”. Et quand l’objectif devient politique, les mêmes mécanismes servent à fragiliser la confiance, à diviser, à détourner le débat.
Les démocraties européennes ont réagi en mettant la pression sur les plateformes, non pas seulement au nom de l’éthique, mais au nom de la stabilité politique. L’UE organise des “stress tests” autour des élections, pour mesurer la capacité des grandes plateformes à limiter la diffusion de campagnes de manipulation, de deepfakes et de réseaux coordonnés. Ce mouvement révèle une vérité : l’espace numérique est désormais traité comme une infrastructure critique, au même titre qu’un réseau électrique ou qu’un système bancaire.
Les plateformes, elles, oscillent entre deux impératifs contradictoires. D’un côté, elles promettent des mesures anti-désinformation et des labels contre les contenus manipulés. De l’autre, elles dépendent d’un modèle où l’engagement est la monnaie. Certaines innovations vont dans le sens de la traçabilité : Reddit, par exemple, teste en 2025 des profils vérifiés pour limiter l’usurpation et améliorer la transparence. Mais la bataille est asymétrique : les acteurs malveillants innovent vite, et l’IA réduit les coûts de production plus rapidement que les systèmes de contrôle ne gagnent en efficacité.
Au Maroc, le sujet n’est pas périphérique. Le pays compte 35,3 millions d’internautes au début de 2025, et 21,3 millions d’identités actives sur les réseaux sociaux. Cette densité numérique a un effet mécanique : l’information se fabrique souvent sur les plateformes avant de se stabiliser dans les médias. Dans ce contexte, une rumeur bien mise en scène peut voyager plus vite qu’une dépêche vérifiée, et un deepfake peut s’ancrer dans l’imaginaire avant même qu’un correctif officiel n’ait le temps de se déployer.
Le vrai danger n’est pas seulement de croire un mensonge. C’est d’être ciblé. L’IA permet de créer des messages adaptés à des segments précis : jeunes urbains, diaspora, entrepreneurs, supporters, publics religieux, publics anxieux, publics en colère. Les campagnes n’ont plus besoin d’être massives pour être efficaces ; elles peuvent être chirurgicales. C’est ici que la désinformation devient une arme : elle ne cherche pas toujours à convaincre, parfois elle cherche simplement à épuiser, à rendre tout douteux, à dégrader l’idée même de vérité partagée.
La réponse, pourtant, n’est pas de se retirer du numérique. Elle est d’élever les réflexes collectifs. Un contenu qui déclenche une émotion instantanée, qui promet une “révélation”, qui cite des “sources anonymes”, qui n’a pas de date, ou qui n’existe que sur une seule plateforme, mérite une vérification avant partage. Les institutions, elles, doivent apprendre à répondre vite, avec des preuves simples, car la lenteur est devenue un handicap. Enfin, les médias ont une carte à jouer : dans un monde saturé, la valeur n’est plus de publier vite, mais de publier vrai, et de contextualiser avec des faits, des chiffres et des noms.
En 2025, la question n’est donc plus “y a-t-il de la désinformation ?”. Elle est : qui a industrialisé sa production, avec quels moyens, et à quel coût pour la confiance publique ?