Jeux vidéo : du talent brut à une industrie créative marocaine

Par Youssef Boulayoun • 14 oct. 2025, 20:24 • 5 min de lecture • Société
Jeux vidéo : du talent brut à une industrie créative marocaine

De Casablanca à Rabat, une nouvelle génération de créateurs tente de hisser le Maroc dans la cour des grands du jeu vidéo. Entre enthousiasme, créativité et obstacles structurels, le pays veut transformer la passion des jeunes gamers en une véritable industrie culturelle et économique.

Une jeunesse connectée, une énergie brute

Avec plus de 17 millions de joueurs actifs, le Maroc est l’un des marchés les plus dynamiques du continent africain. Les jeunes de 15 à 35 ans, ultra-connectés, passent en moyenne trois heures par jour sur mobile, console ou PC.
Pour beaucoup, le jeu vidéo n’est plus un simple divertissement : c’est une langue, une culture et parfois un rêve professionnel.

De cette effervescence sont nés plusieurs studios indépendants comme The Wall Games, Mosaic Studio ou Kawkab Creative, qui produisent des jeux inspirés de l’histoire et de la culture marocaine — de la médina de Fès aux dunes de Merzouga.
Leur ambition : prouver que l’Afrique peut aussi créer des univers numériques exportables, loin des clichés exotiques.


L’émergence d’un écosystème

L’année 2025 marque un tournant : le Morocco Gaming Expo à Rabat a rassemblé des centaines de créateurs, investisseurs et responsables publics.
Le salon a mis en lumière la montée en puissance des formations spécialisées (ENSA, Art’Com Sup, HEM) et la volonté du ministère de la Jeunesse et de la Culture de structurer le secteur autour d’un plan national du gaming.

Des hubs régionaux sont en train d’éclore à Rabat, Casablanca et Tanger, mêlant co-working, incubateurs et écoles de design. Le Maroc bénéficie également du soutien de la Banque mondiale, qui finance plusieurs programmes d’accompagnement pour les jeunes entrepreneurs du numérique.

L’objectif affiché : faire du jeu vidéo un nouveau levier d’emploi qualifié, capable d’attirer les talents de la diaspora et de générer des revenus d’exportation.


Un marché encore fragile

Malgré cet élan, les obstacles sont nombreux.
Les studios marocains peinent à trouver des financements d’amorçage et des partenaires de distribution. La plupart survivent grâce à des contrats de sous-traitance avec des studios étrangers.
Le publishing, c’est-à-dire la mise sur le marché des jeux, reste dominé par des acteurs internationaux qui imposent leurs conditions.

Autre difficulté : le manque de reconnaissance juridique et fiscale du secteur. Beaucoup de studios opèrent sous un statut générique d’agence de communication ou de service numérique, ce qui complique l’accès aux aides publiques et aux droits d’auteur.

“Nous avons les idées, les talents et la passion, mais il nous manque la structure et la visibilité”, explique un jeune développeur rencontré à la Morocco Gaming Expo.


La culture locale comme levier mondial

Les créateurs marocains misent sur un atout unique : leur patrimoine culturel.
Des jeux comme Atlas Quest ou Marrakech Run mélangent récits amazighs, mythologie saharienne et esthétique artisanale. Ces productions locales attirent l’attention des plateformes internationales, curieuses d’explorer de nouveaux imaginaires africains.

À long terme, le Maroc pourrait s’imposer comme un pôle culturel transméditerranéen, à la croisée de l’Afrique, du monde arabe et de l’Europe.
Mais cela suppose de protéger la propriété intellectuelle, d’investir dans la formation artistique et d’encourager la recherche en narration interactive.


Vers une politique publique du jeu vidéo

Le gouvernement semble désormais conscient du potentiel économique du gaming.
Le ministère de la Culture prépare un statut d’entreprise culturelle numérique, tandis que le ministère de l’Enseignement supérieur travaille à la création d’un Master national en conception de jeux vidéo.

Plusieurs régions envisagent aussi d’intégrer le jeu vidéo dans leur stratégie de développement économique local, à travers des zones technologiques dédiées et des incubateurs régionaux.
L’enjeu n’est plus seulement de créer, mais de produire et exporter.


Un futur entre pixels et perspectives

Si le Maroc parvient à structurer son écosystème, à offrir un accès au financement et à consolider la propriété intellectuelle, il pourrait devenir en quelques années un acteur majeur du jeu vidéo africain et arabe.

Le secteur pourrait générer plus de 1,5 milliard de dirhams de chiffre d’affaires à l’horizon 2030, tout en créant plusieurs milliers d’emplois directs.
Mais au-delà des chiffres, c’est une question d’image : montrer qu’un jeune Marocain peut passer de joueur à créateur, de consommateur à innovateur.

Les prochains héros de la tech marocaine ne porteront peut-être pas des blouses blanches… mais des manettes et des idées.


Sources :
AP News – 3 juillet 2025
Yahoo News – 5 juillet 2025
Morocco Gaming Expo – communiqué officiel 2025
Le Desk – 10 octobre 2025

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