Inégalités territoriales : quand le Maroc des villes avance et l’intérieur attend toujours

Par Youssef Boulayoun • 20 oct. 2025, 21:09 • 5 min de lecture • Société
Inégalités territoriales : quand le Maroc des villes avance et l’intérieur attend toujours

Alors que Casablanca, Rabat et Tanger profitent pleinement des investissements publics et étrangers, une grande partie du Maroc profond vit encore en marge de cette dynamique. Les écarts entre le Maroc des métropoles et celui de l’intérieur révèlent les limites d’un modèle de croissance inégalement partagé.

Deux Maroc face à face : un fossé qui s’élargit

Depuis une dizaine d’années, le Maroc affiche une croissance économique solide, autour de 3 à 4 % par an, soutenue par les infrastructures, les exportations et les investissements étrangers.
Mais cette dynamique reste concentrée dans quelques pôles urbains : Casablanca, Tanger, Rabat et Kénitra. Ces régions totalisent plus de 60 % du PIB national, tandis que certaines provinces du sud et du centre, comme Figuig, Boulemane ou Tata, peinent encore à attirer des projets structurants.

Cette fracture territoriale n’est pas nouvelle, mais elle s’aggrave.
Le Haut-Commissariat au Plan (HCP) estime que les écarts de développement entre régions se sont accentués depuis 2010, en particulier en matière d’accès à la santé, à l’éducation et à l’emploi.
Les jeunes des zones rurales ou semi-urbaines sont les plus touchés : le taux de chômage chez les 15-24 ans dépasse 38 %, contre 15 % en moyenne nationale.

Dans ces régions oubliées, la promesse du « développement équitable » prend souvent des allures de mirage.

« Nous ne demandons pas des gratte-ciel, seulement des routes, des hôpitaux et des écoles pour nos enfants », confie un habitant de Midelt, interrogé par Chronexium.


Des politiques publiques qui peinent à réduire la fracture

Conscient du déséquilibre, le gouvernement a multiplié les programmes de rattrapage : INDH, Plan de développement rural, régionalisation avancée, et plus récemment, zones d’accélération industrielle dans plusieurs provinces.

L’objectif affiché est de rapprocher les services publics et d’encourager l’investissement local.
Mais sur le terrain, les résultats tardent à se faire sentir.
Selon un rapport du Conseil économique, social et environnemental (CESE), près de 40 % des projets régionaux approuvés dans le cadre de la régionalisation n’ont jamais été exécutés, faute de coordination entre les administrations.

Les élus locaux dénoncent un excès de centralisation : la plupart des décisions stratégiques restent prises à Rabat, alors que les régions manquent d’autonomie budgétaire.
« La régionalisation n’est pas qu’un discours politique, elle doit devenir une pratique administrative réelle », souligne l’économiste Karim El Aynaoui.


Jeunesse, emploi et migration intérieure : le prix du déséquilibre

L’une des conséquences les plus visibles de cette fracture est la migration intérieure. Chaque année, des milliers de jeunes quittent les provinces rurales pour chercher un emploi à Casablanca, Tanger ou Marrakech.
Cette pression urbaine alimente les bidonvilles et la précarité dans les grandes villes, tout en vidant les régions de leurs forces vives.

À Errachidia, par exemple, plus de 30 % des diplômés universitaires envisagent de partir faute de débouchés.
Les investissements agricoles ou touristiques, censés revitaliser ces zones, restent ponctuels et dépendent souvent de conditions climatiques ou logistiques difficiles.

Le gouvernement espère inverser la tendance avec la création de pôles régionaux de développement dans les villes moyennes, comme Oujda, Beni Mellal et Agadir, destinés à déconcentrer l’activité économique.
Mais sans infrastructures de transport solides et sans accès égal à l’éducation et à la santé, ces pôles risquent de rester des vitrines sans profondeur.


Vers un modèle plus équilibré : décentralisation et capital humain

Les experts s’accordent à dire qu’il faut repenser le modèle de développement autour de deux priorités : la décentralisation effective et l’investissement dans le capital humain local.
Les régions doivent pouvoir gérer leurs budgets, attirer les entreprises, et concevoir leurs propres politiques de formation et d’emploi.

Le Nouveau Modèle de Développement (NMD) avait justement souligné en 2021 que la réussite du Maroc dépendra de sa capacité à « reconnecter les territoires ».
Des projets comme la voie express Tiznit-Dakhla, les hôpitaux régionaux ou les centres universitaires délocalisés vont dans ce sens, mais le défi reste immense.

En toile de fond, une question persiste : comment bâtir un Maroc unifié dans ses ambitions, sans que la géographie devienne un facteur d’exclusion sociale ?


 

Sources :

  • Haut-Commissariat au Plan — Rapport régional 2025 sur les inégalités territoriales

  • AP News — Gen Z protests against inequality are shaking Morocco (octobre 2025)

  • CESE — Avis sur la mise en œuvre de la régionalisation avancée

  • TelQuel — Maroc : deux vitesses de développement, un même pays (septembre 2025)

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