Pouvoir d’achat au Maroc : des ménages toujours sous pression

Par Youssef Boulayoun • 07 déc. 2025, 13:42 • 4 min de lecture • Société
Pouvoir d’achat au Maroc : des ménages toujours sous pression

Depuis deux ans, le pouvoir d’achat s’est imposé comme l’un des principaux sujets de préoccupation des ménages marocains. La flambée des prix alimentaires en 2022 et 2023, accentuée par la sécheresse et les tensions internationales, a fortement entamé les budgets. En 2023, l’inflation avait atteint plus de 6 % en moyenne, avec des hausses à deux chiffres sur certains produits de base. En 2024, le tableau change officiellement : la moyenne annuelle de l’inflation retombe autour de 0,9 %, sous l’effet du reflux des prix alimentaires et de la normalisation progressive de certains coûts logistiques. Mais dans les foyers, le sentiment d’asphyxie persiste. 

Les enquêtes de conjoncture montrent un paradoxe net. D’un côté, l’indice de confiance des ménages s’améliore, passant d’un peu plus de 46 points à plus de 54 points en un an, signe d’un optimisme relatif pour l’avenir. De l’autre, près de 76 % des ménages déclarent que leur niveau de vie s’est dégradé sur les douze derniers mois, quand moins de 7 % estiment qu’il s’est amélioré. Une proportion importante continue par ailleurs de juger qu’il n’est pas opportun d’acheter des biens durables, ce qui traduit la prudence et parfois la peur de s’endetter face à des revenus jugés insuffisants. 

Du côté des prix, le reflux de l’inflation globale ne signifie pas un retour aux niveaux d’avant-crise. Beaucoup de produits alimentaires ont connu une hausse forte entre 2019 et 2023, comme la viande dont les prix ont grimpé d’environ 20 % en quelques années, et ces hausses ne sont pas réellement revenues en arrière. À cela s’ajoutent les effets de sept années de sécheresse presque ininterrompue, qui ont pesé sur le cheptel, renchéri les coûts de production et conduit à des décisions exceptionnelles, comme l’appel royal à renoncer au sacrifice de l’Aïd pour soulager les ménages les plus vulnérables. 

Sur le plan macroéconomique, la consommation des ménages a pourtant retrouvé un certain dynamisme. Au deuxième trimestre 2024, elle progresse d’environ 3,1 % en volume après une période de quasi-stagnation l’année précédente. Ce rattrapage tient à la baisse du rythme de l’inflation, mais aussi à l’effet d’un certain nombre de mesures sociales : généralisation progressive de la protection sociale, aides directes ciblées et revalorisation salariale dans plusieurs secteurs. 

Le salaire minimum constitue un autre élément clé du pouvoir d’achat. Conformément à l’accord social conclu en 2024, le SMIG dans l’industrie, le commerce et les services est relevé de 10 % en deux étapes, dont une première hausse de 5 % appliquée au 1er janvier 2025. Le salaire minimum brut mensuel dépasse désormais 3.260 dirhams, alors qu’il se situait autour de 3.110 dirhams auparavant. Dans l’agriculture, le SMAG suit une trajectoire similaire avec une revalorisation par paliers en 2025 puis 2026. Ces ajustements améliorent le revenu nominal des salariés au bas de l’échelle, mais restent perçus par de nombreux économistes comme un simple rattrapage face au choc inflationniste des années précédentes. 

Les fonctionnaires bénéficient également d’une amélioration graduelle de leur pouvoir d’achat. Entre 2021 et 2026, la masse salariale publique devrait augmenter d’environ 37 %, passant de 140 à près de 193 milliards de dirhams, sous l’effet des révisions salariales, des promotions et de la création de nouveaux postes, notamment dans l’éducation et la santé. Mais ces chiffres agrégés ne disent pas tout : à l’échelle individuelle, les gains restent parfois modestes, en particulier pour les jeunes cadres et les ménages urbains confrontés à des loyers élevés et à la hausse des services. 

Au final, le diagnostic sur le pouvoir d’achat est contrasté. Les indicateurs macroéconomiques envoient des signaux de normalisation : inflation globalement maîtrisée, consommation en reprise, salaires minimums et publics revalorisés. Pourtant, le ressenti des ménages demeure sombre, en particulier dans les catégories populaires et les zones rurales. Les hausses passées des prix, la persistance de dépenses contraintes élevées et l’incertitude sur l’emploi maintiennent une impression de fragilité sociale. C’est ce décalage entre les chiffres et la vie quotidienne qui alimente le débat politique autour de l’efficacité des politiques publiques en matière de soutien au pouvoir d’achat.

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