Mais derrière les slogans de modernisation et les discours sur la “méritocratie”, se cachent des interrogations profondes sur sa faisabilité réelle, son coût budgétaire et son impact à long terme sur la société.
Le “Pacte d’excellence” s’inscrit dans la continuité du “Nouveau Modèle de Développement” présenté au Roi Mohammed VI en 2021. Il vise à aligner le système éducatif sur les standards internationaux, à renforcer la formation continue des enseignants et à réduire le taux d’abandon scolaire. Officiellement, la réforme repose sur trois piliers : la qualité de l’enseignement, l’équité territoriale et la gouvernance du système. Dans les faits, elle bouscule des équilibres institutionnels déjà fragiles.
Dès sa mise en œuvre, les syndicats d’enseignants ont dénoncé un manque de concertation. Beaucoup reprochent au ministère d’avoir imposé une réforme descendante, sans réelle prise en compte des réalités du terrain. Dans plusieurs académies régionales, les enseignants ont exprimé leur colère face à ce qu’ils considèrent comme une “technicisation” du métier au détriment de sa vocation éducative. Le malaise est profond : la réforme est perçue comme une réponse bureaucratique à un problème humain et social.
Sur le plan budgétaire, le “Pacte d’excellence” représente un défi colossal. Selon plusieurs économistes marocains, le coût global de la mise en œuvre dépasserait les 40 milliards de dirhams par an. Le financement repose en partie sur des partenariats public-privé et sur l’espoir d’une meilleure efficience de la dépense publique. Mais à l’heure où le Royaume fait face à une inflation persistante et à une pression croissante sur les finances publiques, la soutenabilité de cette réforme interroge. Le risque est grand que certaines mesures ambitieuses restent lettre morte faute de moyens concrets.
Les enseignants, au cœur du dispositif, apparaissent comme le maillon faible de cette transformation. Si la réforme promet une revalorisation salariale progressive et une meilleure formation initiale, ces promesses tardent à se matérialiser. Le climat de méfiance s’est installé. Dans les écoles, la fatigue morale est palpable, et les grèves successives traduisent une crise de confiance qui dépasse la seule question salariale : elle touche au sens même du métier.
Du côté des familles, la perception du “Pacte d’excellence” est ambivalente. Beaucoup saluent la volonté de réforme mais déplorent la hausse du coût indirect de la scolarisation : manuels non subventionnés, frais d’activités parascolaires, transport scolaire souvent inexistant. Dans les campagnes, l’inégalité territoriale reste criante. L’accès à une éducation de qualité demeure un privilège urbain. L’école publique, censée être le socle de l’égalité républicaine, continue de perdre du terrain face au privé.
Pourtant, tout n’est pas à rejeter. Certaines académies pilotes montrent déjà des progrès encourageants : intégration du numérique, suivi individualisé des élèves, programmes de soutien ciblés. Mais ces réussites locales peinent à se généraliser dans un système marqué par la lourdeur administrative et l’insuffisance de ressources humaines qualifiées.
L’avenir du “Pacte d’excellence” dépendra de deux facteurs clés : la capacité de l’État à garantir un financement durable, et sa volonté d’impliquer réellement les acteurs de terrain. Car la réussite d’une réforme éducative ne se mesure pas aux textes votés, mais à la confiance qu’elle inspire à ceux qui enseignent et à ceux qui apprennent.
En définitive, le Maroc n’a pas seulement besoin d’un nouveau “pacte” avec son école, mais d’un nouveau contrat social avec ses enseignants, ses parents et sa jeunesse. Sans cela, l’excellence restera un slogan, et non une réalité vécue.