Santé publique au Maroc : les drames des maternités remettent la réforme à l’épreuve

Par Youssef Boulayoun • 20 oct. 2025, 21:29 • 6 min de lecture • Société
Santé publique au Maroc : les drames des maternités remettent la réforme à l’épreuve

La mort de plusieurs femmes dans des maternités publiques, ces dernières semaines, a ravivé un débat douloureux : celui des failles du système de santé marocain. Entre manque de personnel, infrastructures vétustes et retards dans la réforme, le chantier de la santé publique s’annonce aussi urgent que complexe.

Des drames humains qui choquent et interrogent

Fès, Marrakech, Ouarzazate : les tragédies se sont succédé.
En octobre 2025, trois jeunes femmes sont décédées dans des maternités publiques après des complications obstétricales, faute de prise en charge rapide.
Les familles dénoncent des heures d’attente, des transferts tardifs et l’absence de matériel médical de base.

Les réseaux sociaux se sont rapidement emparés de ces histoires, transformant la douleur en colère nationale.
Sous le hashtag #JusticePourNosMères, des milliers d’internautes ont interpellé le ministère de la Santé, exigeant des explications et des sanctions.

« Ma sœur n’est pas morte d’une maladie, mais d’un système en panne », a témoigné le frère d’une victime à Chronexium.

Ces drames mettent en lumière une réalité connue, mais souvent étouffée : l’inégalité d’accès à des soins sûrs et dignes dans les hôpitaux publics marocains.


Une réforme ambitieuse mais inégalement appliquée

Le Maroc a pourtant entamé depuis 2021 une réforme d’envergure avec la généralisation de la couverture médicale universelle (AMO) et la réorganisation du réseau hospitalier.
L’objectif : garantir un accès équitable aux soins pour tous les citoyens d’ici 2027.

Mais quatre ans après son lancement, la réforme reste freinée par des obstacles structurels.
Le pays ne compte que 1,7 médecin pour 1 000 habitants, loin du seuil recommandé par l’OMS (2,3).
De nombreux établissements, notamment dans les provinces reculées, souffrent de manque d’équipements, de pannes récurrentes et d’une gestion centralisée lente et bureaucratique.

Le syndicat national de la santé évoque également une fuite des compétences : plus de 600 médecins quittent le pays chaque année, attirés par de meilleures conditions en Europe ou au Golfe.

« Nous avons un système conçu sur le papier, mais sans les moyens humains pour le faire fonctionner », regrette Dr Salma Aboufirass, gynécologue à Marrakech.


Des disparités régionales criantes

Les écarts entre les grandes villes et les zones rurales sont flagrants.
À Casablanca, certaines cliniques privées offrent des suites post-partum luxueuses, tandis que dans la province d’Al Hoceima, des femmes accouchent encore sans anesthésie, parfois sur des brancards faute de lits disponibles.

Selon le Haut-Commissariat au Plan, près de 38 % des Marocaines en milieu rural n’ont pas accès à un centre de santé à moins de 10 km de leur domicile.
Ce déficit d’infrastructures accentue la mortalité maternelle, estimée à 72 décès pour 100 000 naissances vivantes, contre 18 en Tunisie et 5 en France.

Les autorités ont promis un plan d’urgence pour la maternité, comprenant :

  • La réhabilitation de 150 centres de naissance ruraux d’ici 2026,

  • Le recrutement de 3 000 sages-femmes,

  • Et la création d’un fonds d’intervention rapide pour les urgences obstétricales.

Mais sur le terrain, beaucoup craignent que ces annonces restent sans suite, comme tant d’autres avant elles.


La question de la gouvernance et du financement

Au-delà du manque de moyens, c’est la gouvernance du système de santé qui est pointée du doigt.
Les circuits de décision sont longs, les marchés publics complexes, et la gestion des hôpitaux souvent politisée.
Des rapports de la Cour des comptes ont déjà souligné des anomalies : retards de livraison, matériel médical inutilisable, et absence de contrôle qualité.

Le budget 2026, récemment présenté, prévoit 75 milliards de dirhams pour la santé — une hausse notable, mais encore insuffisante face aux besoins du terrain.
Les observateurs appellent à un pilotage régional de la santé, inspiré du modèle espagnol, où chaque région dispose de marges de manœuvre budgétaires et administratives.

« Tant que les directions régionales n’auront pas d’autonomie réelle, les hôpitaux resteront prisonniers de Rabat », explique le professeur Karim Berrada, expert en politiques publiques.


Reconstruire la confiance entre citoyens et institutions

Les drames récents ont profondément marqué l’opinion publique.
Ils rappellent que la santé n’est pas seulement une question de moyens, mais aussi de dignité et de confiance.
Le gouvernement, conscient de la colère sociale, promet des audits internes et des poursuites disciplinaires.

Mais au-delà des promesses, la population attend des résultats concrets : des soins disponibles, un personnel motivé et des maternités dignes du XXIe siècle.
Car derrière chaque statistique, il y a une vie perdue, une famille endeuillée et une confiance brisée.


 

 

Sources :

  • Le Monde Afrique — Crise sanitaire et colère populaire au Maroc (18 octobre 2025)

  • Ministère de la Santé et de la Protection sociale — Plan national de réforme hospitalière 2025-2030

  • HCP — Indicateurs de santé 2025

  • Cour des Comptes — Rapport sur la gestion hospitalière au Maroc

  • Médias24 — Mortalité maternelle : le Maroc face à une urgence silencieuse (octobre 2025)

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